Sorj Chalandon : “Lorsque l’IRA a déposé les armes, personne ne l’a crue”

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Mardi 29 mai 2018, connu également pour ses romans, Sorj Chalandon, journaliste au Canard enchaîné et Prix Albert-Londres, a couvert différents conflits pendant 20 ans en tant que journaliste, notamment l’Irlande, le Liban ou la guerre du Golfe. Pendant toutes ces années, il s’est intéressé à l’actualité basque et, alors qu’ETA vient d’annoncer sa fin, le 3 mai, il revient sur celle de l’IRA irlandaise qu’il a connu de près en tant que reporter pour Libération.

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En 2005, l’IRA dépose les armes. Quelles ont été alors les réactions dans les sociétés nord-irlandaise et britannique ?

Sorj Chalandon. © DR

Sorj Chalandon : La formulation de votre question est fondamentale. Le jeudi 28 juillet 2005, le Conseil de l’Armée républicaine irlandaise “ordonne formellement la fin de sa campagne armée”. A 16 heures, le même jour, “toutes les unités de l’IRA reçoivent l’ordre de déposer les armes”. Pas de “rendre” les armes, comme l’a écrit la presse britannique –les rendre à qui ?– mais les “déposer”. Ce terme fait toute la différence entre un geste politique fort et une reddition militaire.

L’IRA ne remet ses armes à personne, ses combattants ne se rendent à personne, mains levées. A un certain moment de son histoire, fort de dizaines d’années de combat sous toutes ses formes, les républicains irlandais estiment que l’heure de la négociation est venue. Pas l’heure d’accepter la défaite, mais le moment de s’asseoir à la table où l’adversaire –ou l’ennemi– vous a convié. Justement, parce que les armes l’y ont obligé.

“Dieu nous a faits catholiques, le fusil nous a faits égaux”, affirme une vieille antienne irlandaise. Lorsqu’ils se soulèvent, en 1969, les nationalistes d’Irlande du Nord n’ont pas les mêmes droits que les protestants. Imposé en 1921, l’Etat d’Irlande du Nord est présenté à l’époque comme “Un Etat protestant pour le peuple protestant”. Les catholiques –Irlandais de souche– sont relégués au rang de citoyens de dixième zone. Droit de vote amputé, droit au logement nié, droit au travail combattu. Lorsque l’IRA reprend les armes, ce n’est pas pour alimenter la chronique faits-divers des journaux mais pour défendre sa communauté. Et la défendre vraiment. Physiquement. Rue par rue, école par école, église par église, pur par pub. Aux armes de l’armée régulière britannique et aux fusils illégaux des paramilitaires protestants, unionistes, loyalistes dévoués à la Couronne, répondent les pétoires des gueux. Dans les salons anglais et la presse britannique, comme dans les gazettes du monde entier, cette guerre est appelée “troubles”. Un peu comme l’Algérie était un “évènement”.

Entre 1969 et 2005, cette “guerre”, qu’il faut appeler par son nom, a fait rage au nord de l’Irlande. D’un côté les Britanniques et leurs alliés protestants, de l’autre, les nationalistes et les républicains irlandais. Une guerre, des morts. Près de 3 520 victimes, selon les statisticiens. Et des saloperies des deux côtés.

Depuis toujours, le parti politique Sinn Féin, “nous-mêmes” en gaélique et non “nous seuls” comme le prétendent ses ennemis, a déclaré qu’une simple invitation à la table des négociations ferait taire les armes. Tony Blair, Premier ministre britannique, a eu ce courage. Et les armes se sont tues.

En matière de paix, la marge est faible. Négocier, c’est discuter avec le salaud qui est en face. Salaud pour les Britanniques, salaud pour l’IRA, salaud pour les miliciens protestants. Dans une guerre, légale ou non, tout le monde a du sang sur les mains. Entrer en processus de paix, c’est accepter –et c’est difficile– que ce sang soit lavé en commun. Sang des patriotes irlandais assassinés dans le dos, sang des soldats britanniques tombés dans une embuscade, sang des gardiens de prison exécutés en pleine rue, sang du clandestin protestant tombé pour défendre son Ulster, sang du civil qui faisait ses courses un samedi après midi.

Ce sont toutes ces douleurs qu’il faut, non pas oublier, mais accepter, afin que les générations futures puissent rire librement dans les rues.

S. C. : Lorsque l’IRA a déclaré déposer les armes, personne ne l’a crue. Personne. C’est dans le journal Libération, et en ma présence, que le Conseil de l’Armée républicaine a annoncé la “cessation complète” de ses activités. De Londres à New York, en passant par partout ailleurs, les analystes ont mis en doute cette annonce. “L’IRA gagne du temps”, puis “L’IRA est défaite”. Avant que les urnes n’offrent à Sinn Féin, sa branche politique, les moyens de prouver que oui, l’IRA avait vraiment cessé d’exister. Parce que la société civile irlandaise prenait démocratiquement le relais et que Londres offrait aux républicains irlandais de prendre leur place démocratique dans les affaires du pays.

Y a-t-il eu un débat dans la société irlandaise et britannique sur la terminologie utilisée par l’IRA pour annoncer sa fin ?

S. C. : Oui, bien sûr. Un débat à n’en plus finir. Alors que l’IRA avait déposé puis neutralisé ses armes sous contrôle international, alors que les unités étaient dissoutes, alors que plus une balle n’avait été tirée depuis, certains continuaient à pinailler sur les termes. Il fallait que l’IRA renonce, puis dépose, puis se dissolve, puis s’excuse, puis répare. A chaque avancée politique du Mouvement républicain, Londres et ses alliés exigeaient davantage. Mais, très vite, l’absence de balistique a balayé les querelles sémantiques. L’IRA avait politiquement décidé d’en finir avec la lutte armée. Ses prisonniers, libérés les uns après les autres, y compris ceux qui avaient du sang sur les mains, avaient eu un rôle capital dans le processus. Ce sont eux qui ont permis à Sinn Féin d’entrer en négociation. Madrid et Paris devraient en être informés. Comme en Irlande du Nord, la paix est venue du sort fait aux prisonniers –de guerre ou politique– on se fout du terme. Prisonniers loyalistes protestants ou républicains catholiques, ce sont eux qui ont eu les clefs du processus de paix. Sans eux, sans leur accord, sans leur volonté de neutraliser les armes, la rue ne les déposait pas.

Par la suite, la présence de groupes armés dissidents a-t-elle entravé la résolution du conflit ?

S. C. : Non, pas en Irlande. Pas pour l’instant. Mais la dissidence n’est pas une posture, c’est l’expression d’une frustration. Plus le “salaud” d’en face est raide, plus elle a de marge de manœuvre. Certains dissidents irlandais reprochent à l’IRA d’avoir abandonné le combat armé avant terme. C’est-à-dire avant la réunification et l’établissement d’une république socialiste. Vrai. Mais un catholique qui n’avait pas le droit de vote peut aujourd’hui être maire de ville, conseiller municipal, ministre. Martin McGuinness, ancien chef d’Etat major de l’IRA et artisan majeur du processus de paix avec Gerry Adams, fut Premier ministre d’Irlande du Nord. Pour ces femmes et ces hommes, une Irlande unie reste le but à atteindre, mais les armes ayant prouvé leurs limites, la solution démocratique est désormais la seule envisageable. Encore faut-il que le gouvernement en face fasse preuve de clairvoyance. Un raidissement, une fin de non-recevoir, une indifférence coupable aux changements renforcent la dissidence. Les jeunes qui veulent en découdre sont légion. Leurs aînés ne pourront les rassurer que si le “salaud” d’en face fait un geste. A moins qu’il décide que la guerre est bonne pour lui. Et il ne pourra alors s’en prendre qu’à lui-même.

Après tant d’années, la société d’Irlande du Nord est-elle réconciliée ?

S. C. : Question difficile. Une guerre laisse blessures, cicatrices, traces. La haine demeure, la méfiance aussi. On ne lave pas le sang comme on lave un affront. Disons que des femmes et des hommes qui avaient l’adversaire en ligne de mire –au sens militaire du terme– sont dé-sormais obligés de gérer les affaires avec eux. Une fois que l’on a partagé deux mots ou une poignée de main avec l’ennemi, le retour au fusil est toujours difficile.

Vous qui avez couvert plusieurs conflits, croyez-vous que la réconciliation est possible ? Et dans le cas de la société basque ?

S. C. : Ce qui me frappe, dans le problème basque, c’est l’immobilisme des gouvernements espagnol et français. Comme l’IRA –mais le parallèle en politique est interdit car paresseux– ETA a déposé les armes. Elle s’est excusée. Elle s’est dissoute. Que veulent de plus Madrid et Paris ? Des dommages de guerre ? Que chaque ancien sympathisant se pende en contrition à un arbre du parc du Retiro ? Oui, ETA a assassiné. Oui, l’Etat espagnol a assassiné. Les membres d’ETA se sont excusés pour Hipercor et d’autres atrocités commises pendant cette guerre. Où sont les excuses de l’Etat espagnol pour les crimes commis par le GAL ? Qui, pour célébrer la mémoire de Joxean Lasa et Joxi Zabala, enlevés illégalement, détenus illégalement, torturés et assassinés par la Garde civile ?

L’Irlande nous a enseigné que la paix est chère payée. Mais payée par tous. Tendre la main à l’autre, c’est accepter la paume de l’assassin. Ne pas le faire, c’est piétiner le sang des morts. Le sien et celui de l’ennemi. C’est mépriser une histoire commune. C’est fermer la porte à la paix. C’est souhaiter la guerre.

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