Vannes. Kermesquel, le drive des drogues – entretien avec Bertrand Deléon

A Vannes courant mars 2019, la police a mis fin au trafic de drogue dans le parc de Kerizac dans le quartier de Ménimur. Les dealers se sont alors installés ailleurs, faisant du parc de Kermesquel la nouvelle supérette de la drogue.
La police est à pied d’oeuvre pour stopper le trafic. Depuis le début de l’année 2019, 239 kg de résine de cannabis et 4 kg de cocaïne ont été saisis dans le Morbihan. 17 personnes ont été interpellées dans le cadre d’un trafic de drogue qui empoisonne désormais le quartier de Kermesquel.

Nous avons interrogé Bertrand Deléon, qui connaît bien la problématique de ce quartier de Vannes.

7Seizh : Bertrand Deléon, vous avez été plusieurs fois candidat à Vannes, notamment aux élections municipales et êtes impliqué dans la vie vannetaise. En 2001, vous meniez une bataille pour la protection du site naturel de Kermesquel. Aujourd’hui, cet espace est gangréné par le trafic de drogue.

 

7Seizh : Pourquoi un trafic à cet endroit ?

Il avait lieu auparavant dans le quartier de Ménimur. Un quartier qu’on appelait jadis périurbain et prioritaire, essentiellement composé de logements HLM. La ville de Vannes a fait murer les garages et les caves, le trafic s’était déplacé auprès des trois grandes tours de Kerizac. Les riverains mécontents ont fait intervenir la police à plusieurs reprises et restent vigilants pour que ça ne recommence pas. La vente s’est donc déplacée à proximité, dans une zone abritée des regards, formant un véritable drive pour les automobilistes par le même biais. La ville de Vannes a tracé un nouveau chemin entre le quartier de Ménimur et cet espace de l’autre côté de la route de Pontivy et fait mettre des talus. Les échanges se font donc en toute discrétion, il n’y a plus de vue à partir du boulevard, et cela a probablement développé le trafic.

7Seizh : Quelles sont les causes d’un tel trafic ?

BD : Les causes sont simples. Nous avons d’une part de plus en plus de consommateurs de drogues « dites douces », c’est-à-dire le cannabis sous toutes ses formes, donc de plus en plus d’acheteurs. Et je ne parle pas des drogues dures dont la banalisation et les ravages conséquents sont malheureusement portés par cette banalisation de la vente de stupéfiants. D’autre part, il y a une jeunesse dans des quartiers populaires qui ne trouve pas d’intérêt à chercher du travail quand elle peut gagner plusieurs fois un SMIC sans subir de pression fiscale à travers ce juteux trafic.

7Seizh : Mais, n’y a-t-il pas un moyen pour les convaincre de revenir dans le droit chemin, les aider à trouver un emploi stable ?

BD : Comment voulez-vous ? Trouver un emploi n’est déjà pas simple et pour ce faire, il y a des habitudes sociétales à prendre : ça implique une manière de parler correctement, un code vestimentaire qu’ils n’ont probablement aucune envie d’adopter du jour au lendemain, etc. Ne soyons pas hypocrites : quel employeur accepterait de les recevoir en toute confiance pour un salaire décent ? Je ne dis pas que c’est normal, entendons-nous bien. Beaucoup d’entre-eux sont issus de l’immigration, je ne me vois pas leur mentir lorsque je m’adresse à eux : ici, nous côtoyons les jeunes migrants d’Afrique subsaharienne qui travaillent sans ménagement pour des entreprises de livraison qui les sous-payent et les utilisent à n’importe quelle heure. On les voit en pleine nuit sur des vélos sans lumière. Voyez aussi l’exploitation sur les grands chantiers immobiliers, vous croyez que ça donne envie aux dealers de se reconvertir ? Et les entreprises locales qui mettent la clef sous la porte par cette main d’œuvre à bon marché, croyez-vous que les petits patrons accompagneraient la démarche ? Personne n’a intérêt à le faire.

7Seizh : Quelle seraient les solutions alors ?

BD : Il faut avant tout identifier les problèmes pour trouver des solutions. Le problème de Vannes, et à raison plus forte dans les villes littorales, est qu’il y a une dichotomie de plus en plus forte entre les quartiers populaires et les nouveaux vannetais. Dans un quartier comme Cliscouët, on trouve les familles vannetaises d’origine par exemple : ils constituent le quart-monde. Ce sont les oubliés qui vivent en-dessous du seuil de pauvreté. Tout proche, les grandes maisons, les villas et les appartements inabordables des retraités venus d’ailleurs. Comment voulez-vous que ça fonctionne ? Pour revenir à notre sujet, les habitants de Kermesquel ont fait construire derrière le site protégé, ce sont des maisons cossues, on trouve dans le lotissement plusieurs piscines et quand ces riverains du site sont interrogés dans les médias une phrase revient souvent : « nous sommes venus nous installer à Vannes pour la sécurité et le cadre de vie ». On les comprend bien mais c’est ne pas vouloir voir la réalité en face non plus. Bien sûr qu’ils ne sont pas responsables d’avoir plus de revenus que d’autres et de manière légale, certains ont trimé pour cela mais il faut qu’ils comprennent que faire monter le prix de l’immobilier dégrade les conditions de vie des autres. Ici, les actifs honnêtes ne peuvent plus habiter.

Après, on aura beau gonfler les effectifs de police, faire multiplier les contrôles, ce ne sera qu’un pansement sur du court terme. C’est marrant d’ailleurs de voir ce paradoxe d’une population qui dénonce de plus en plus la présence policière et l’empiètement des libertés tandis qu’une autre partie ne comptera que sur la police seule pour régler tous les problèmes.

Les solutions sont uniques mais ô combien taboues et surtout non légales pour l’heure : la priorité d’embauche pour les résidents de la communauté d’agglomération de Vannes, afin aussi de faire revenir les actifs périphériques ; l’arrêt total de la spéculation immobilière et la taxation maximale des résidences secondaires par la même occasion ; un moratoire sur l’investissement locatif de type dispositif Pinel qui n’entraîne que la spéculation excessive ; la participation des collectivités locales à la primo-accession et l’encouragement à l’achat en copropriété préparée en amont par des regroupements de futurs propriétaires locaux…

7Seizh : et la destruction des tours des quartiers urbains ?

BD : Non, c’est désormais un faux-problème ici à Vannes. Des investissements importants ont permis de rénover ces quartiers, d’y attirer les commerces. Ce sont les mieux équipés en écoles, services, structures sportives, offres associatives, etc. Et puis, que nous soyons propriétaires d’un appartement à Vannes pour y vivre ou locataire d’un logement HLM, il n’y a pas grande différence environnementale. Si, pour un salaire moyen, le bénéficiaire HLM aura un appartement plus grand. Oui, ça casse les idées reçues mais c’est pourtant la réalité.

7Seizh : sur le plan écologique, que pensez-vous de la détérioration probable du site naturel de Kermesquel ?

Vous savez, en 2001, il était question d’y faire passer la route d’accès au vélodrome et d’y installer un parking. Ça annonçait la destruction presque totale du site.

Cet endroit est un bassin versant, constitué de prairies humides de chaque côté de la rivière Le Marle et de haies arborées. En amont de la ville, il a un rôle de régulateur de l’écoulement des eaux vers le Marle. Le bétonnage des prairies (zones éponges) et l’arasement des talus aggravent les risques d’inondations et de pollution des eaux de la ville lors de fortes précipitations.

Je déplore les immondices qui jonchent le sol par moment depuis l’installation de ce trafic. Toutefois, si l’impact sur l’environnement est condamnable, il n’est pas pire que celui du quartier de Kermesquel, bâti sur les flancs du bassin versant, zone d’entrée des eaux pluviales et de drainage. L’artificialisation des sols à cet endroit, les terrassements, les piscines creusées dans les jardins des résidences, représentent un dommage irréversible pour l’espace naturel de Kermesquel.

7Seizh : un message à livrer aux Vannetais à ce sujet ?

Je croise pas mal de personnes clientes de Kermesquel à Vannes. La consommation de cannabis est banalisée chez les moins de 40 ans. Je vois des amis de longue date la tête dans le gloubiboulga du matin au soir, hélas. Je sais, certains vont me dire que c’est thérapeutique, que ce n’est pas pire que l’alcool, etc, etc. Sachez qu’on trouve toujours de bonnes raisons aux addictions.

N’y allez pas pour ça, libérez-vous des drogues : courez, faites du sport, défoncez-vous autrement, sainement !

L’association Bemdez de Vannes a sauvé cet espace de la bétonisation en 2001, pour les habitants du quartier de Ménimur et les Vannetais en général : à l’époque, nous ne pensions pas qu’il se trouverait un jour souillé par le deal et les détritus.

 

 

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