Faire « le Monde d’Après » sans Macron : et si on arrêtait de faire comme avant ?

Lundi 27 avril 2020, chronique de François Boulo, porte-parole des Gilets Jaunes.

D’aussi loin que je me souvienne, le monde avait toujours été réglé comme une horloge. Il fallait travailler pour vivre, consommer pour se sentir heureux, et voter pour que rien ne change. Éternel recommencement d’une histoire sans fin dont nous étions tous prisonniers. Le Dieu argent dominait l’Homme et détruisait la nature. Les plaisirs éphémères avaient remplacé la quête d’un idéal fondé sur le bonheur et l’harmonie. Sans mémoire du passé et sans boussole pour l’avenir, nos vies étaient dépourvues de sens. Chacun le ressentait au plus profond de lui, mais s’appliquait à le nier pour ne pas sombrer. Le monde courait à sa perte, et nous étions là impuissants, hagards, à regarder cette chute inéluctable.

Alors que la résignation semblait avoir conquis les cœurs et les esprits, nous voyions la flamme de l’espoir renaître quand les révoltes populaires éclataient aux quatre coins de la planète. Partout, les êtres humains criaient leur colère et leur désespoir. Partout, ils réclamaient la démocratie. La France n’échappait pas à cette vague. Elle en était même le précurseur avec le mouvement des gilets jaunes. L’espoir naissant laissait pourtant vite place à l’inquiétude. Dans la plupart des pays, les frondes finissaient étouffées par des pouvoirs plus autoritaires que jamais. N’était-ce que des sursauts sans lendemain ? Le chant du cygne des peuples ? C’est à ce moment qu’un virus emportant assez d’incertitudes sur son taux de mortalité et suffisamment de certitudes sur sa contagiosité vint, par surprise, nous rappeler combien nos vies étaient fragiles. L’impéritie et l’aveuglement de nos dirigeants inaptes à gérer la moindre crise s’affichaient au grand jour. La mort gagnait du terrain. Nous n’avions plus le choix. Il fallait renoncer à toutes nos libertés pour s’enfermer chez soi.

C’était bien la première fois que dans nos sociétés déshumanisées, nous nous rendions enfin compte que la vie n’a pas de prix. Le cycle infernal s’arrêtait brutalement pour une grande partie d’entre nous. Tout était plus calme, plus silencieux. Nous pouvions redonner de l’espace à notre voix intérieure. Hier, la vie n’était qu’agitation. Aujourd’hui, le temps s’est arrêté, ouvrant l’espace à la réflexion. Penser le « monde d’après ». L’enthousiasme est palpable. Un changement complet de paradigme pour un monde nouveau. Et puis peu à peu, à l’image d’un traumatisme qui revient inlassablement nous hanter, revient l’angoisse de l’échec, comme après la Grande Crise de 2008, comme nuit debout, comme les gilets jaunes, comme la grève contre la réforme des retraites. Mais n’est-ce pas le moment d’en finir avec nos peurs qui nous empêchent d’agir ? Posons-nous les bonnes questions, dans l’ordre. Souhaitons-nous vraiment faire advenir un monde meilleur ? Pourrons-nous vraiment construire le « monde d’après » si nous agissons comme avant ? N’est-il pas temps de tirer les enseignements du passé ?

Si une leçon doit être tirée de la période récente, c’est qu’Emmanuel Macron dispose d’une liberté d’action quasiment absolue. C’est ce qui lui a permis en particulier d’écraser les gilets jaunes par une répression policière et judiciaire sans précédent qui n’a suscité aucune levée de boucliers chez les « élites » de notre pays. Certes, les institutions de la Vème République lui conférant des pouvoirs exorbitants favorisent cet état de fait, mais elles n’en sont pas la source originelle. Aussi dure soit la réalité à accepter, c’est l’éclatement des oppositions politiques et les divisions savamment entretenues par le système au sein de la société qui rendent inefficaces toute contestation du pouvoir. Que ferait Macron s’il avait face à lui une large majorité du peuple soudé et fédéré au sein d’une seule et même représentation politique ? Rien. Il ne pourrait plus rien car le pouvoir et les « élites » qui le soutiennent se retrouveraient instantanément disqualifiés. Les institutions, aussi légales soient-elles, ne sont rien sans la légitimité. Sauf qu’en l’état, si la légitimité du pouvoir en place est très largement contestée, il faut se rendre à l’évidence : il n’existe aucune force politique alternative majoritaire dans le pays pour s’y substituer. Sans appui politique, nous nous condamnons donc à l’impuissance.

Les gilets jaunes l’ont appris à leurs dépens. En décembre 2018, ils étaient soutenus par 75% de l’opinion publique. Le pouvoir a tremblé ; les institutions ont vacillé. Mais que s’est-il passé finalement ? Rien. Le pouvoir a lâché des miettes et a pu compter sur l’impossibilité d’instaurer une représentation au sein du mouvement pour jouer la stratégie du pourrissement. L’inorganisation du mouvement a laissé place à l’expression de toutes les voix discordantes et à son infiltration par un certain nombre d’opportunistes. L’absence d’une idéologie cohérente clairement identifiée par l’opinion publique a entretenu la confusion et a effrité progressivement son soutien au mouvement. Voilà comment une révolte du peuple historique par sa nature et sa force a été mise en échec. Les circonstances nouvelles doivent nous permettre de changer la donne. Non par envie, mais parce que nous n’avons plus le choix. Pouvons-nous nous permettre de reproduire les mêmes erreurs à l’heure où tant de décisions fondamentales devront être prises et qui poseront les premiers jalons du monde de demain ?

Allons-nous vraiment laisser le champ libre au Président Jupitérien dont nous savons qu’il tentera, par tous moyens, de sauver le monde d’avant ? Quand il faudra sauver les gens, il sauvera les banques. Quand il faudra sauver le pays, il sauvera le CAC 40. Quand il faudra sauver le peuple, il sauvera l’oligarchie. Quand il faudra sauver la démocratie, il sacrifiera nos libertés sur l’autel de la sécurité. Est-ce là l’avenir que nous souhaitons pour nous et nos enfants ? La situation est particulièrement incertaine. Si nous n’y prenons pas garde, le renouveau démocratique tant attendu pourrait bien laisser place au chaos le plus terrifiant, soit par un effondrement des institutions laissant place à l’anarchie, soit par un basculement vers le totalitarisme.

Le moment crucial que nous vivons commande à chacun de se transcender. Du plus haut sommet des partis politiques d’opposition aux citoyens, le temps des divisions bien souvent artificielles, dérisoires, ou secondaires, doit prendre fin. Pouvons-nous encore privilégier le confort matériel ou psychologique que nous procure l’appartenance à un camp ou la défense d’une identité au détriment de l’intérêt général ? N’est-il pas temps de se parler et de se comprendre avec attention et bienveillance pour faire jaillir nos points d’accord plutôt que de se concentrer sur nos différences ? N’avons-nous pas trop longtemps été les idiots utiles du système qui n’a cessé de nous diviser pour mieux régner ? Avoir raison tout seul, c’est avoir tort.

Par-delà les rêves et aspirations légitimes de chacun, le compromis est un passage obligé pour quiconque souhaite dépasser la théorie pour agir concrètement dans le sens du bien commun. Les conditions d’un tel compromis sont à portée de main si tant est que chacun se montre ouvert à dépasser les clivages traditionnels, les appartenances partisanes, et les étiquettes qui nous enferment et nous coupent les uns des autres. Il faudrait aussi que chacun accepte de dépasser les égos et les intérêts boutiquiers. Seul doit compter les idées. Qui osera s’opposer à l’idée que le politique doit reprendre le contrôle sur l’économie, que le libre-échange est une impasse en ce qu’il nous empêche de relocaliser la production, que l’indépendance de la banque centrale européenne nous privant du contrôle démocratique sur le pouvoir de création monétaire nous asservit aux marchés financiers, que les ultra-riches doivent payer leurs impôts à proportion de leurs revenus pour instaurer une répartition équitable des richesses, et que la nécessité impérieuse de la transition écologique est à ce prix ?

Chacun de nous, en son for intérieur, devra faire le choix du modèle de société de demain : tous ensemble ou chacun pour soi. Par sa devise, la République française a déjà tranché depuis longtemps : Liberté, Égalité, Fraternité. Serons-nous à la hauteur ? L’Histoire nous regarde.

 

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