Redonnons sa vocation maritime à la Bretagne : lettre ouverte à Annick Girardin

Lundi 13 juillet 2020,

Madame la Ministre,

L’Union démocratique bretonne souhaite en premier lieu vous féliciter pour votre nomination. Depuis des décennies, ce portefeuille maritime a été, le plus souvent, mis de côté par les différents gouvernements qui se sont succédé. Or, pour la Bretagne, la mer est un enjeu vital. Renouer avec un tel ministère est donc une décision pertinente de la part d’Emmanuel Macron et de son nouveau Premier ministre Jean Castex. À l’instar de l’un de vos prédécesseurs à ce poste, Louis Le Pensec, nous sommes curieux de voir quelles seront les compétences qui vous seront réellement octroyées et surtout quelle politique votre ministère entend mettre en place. D’après le journal Le Marin, le périmètre de votre ministère pourrait concerner « les acteurs de la croissance bleue, des industries navales aux ports et au transport maritime, en passant par la pêche, l’aquaculture, mais aussi le tourisme, la plaisance, le nautisme, les énergies marines ou encore les biotechnologies, ainsi que tous les services associés ». Un ministère transversal donc, ce qui n’est pas pour nous déplaire.

Toutefois, l’une de vos premières missions sera de définir les priorités de ce ministère, car il est évident qu’il existe en mer de plus en plus de conflits d’usage et des jeux de pouvoir que peu de nos concitoyens mesurent réellement. En guise d’exemples, l’omniprésence de l’armée sur les côtes bretonnes et l’existence de zones de tir exclusives en mer obèrent le développement d’activités économiques civiles ; de même, l’investissement massif dans le tourisme entre en concurrence avec des activités industrielles comme la pêche, le commerce ou la construction navale. Or, il y a dans votre nomination quelques indices qui nous laissent perplexes et qui justifient ce message. Vous étiez auparavant ministre des Outre-mer et, même s’il n’est pas illogique qu’une personnalité représentant les territoires non métropolitains soit nommée à ce poste, notre crainte s’exprime en raison de la multiplication de discours rappelant que « la superficie maritime de la France est de 11 millions de km² ». Un avis de l’ONU datant du 11 juin dernier a en effet autorisé la France à étendre son territoire marin de 730 000 km² au-delà de la zone économique exclusive, permettant l’exploitation des fonds et sous-sols marins. La stratégie maritime française se réduirait donc à l’exploitation de la deuxième zone économique exclusive du monde ? L’UDB redoute cette vision prédatrice qui ferait de la mer un vaste territoire vierge à piller. L’étendue de ce territoire marin ne crée-t-elle pas, au contraire, une responsabilité pour la France quant à la protection des écosystèmes ?

La stratégie maritime concerne tout aussi bien les territoires lointains dépendant encore de la République française que la France métropolitaine elle-même. Les investissements maritimes sont en effet bien trop faibles, en témoigne la faiblesse économique des ports de commerce breton à l’échelle européenne. Pourtant, la Bretagne a compté (au moins jusqu’au xvième siècle) parmi les premières puissances maritimes du monde. Par la suite, la centralisation extrême de la France en a décidé autrement. Depuis plusieurs années, en guise de stratégie, l’État a privilégié deux ports de commerce : Marseille et Le Havre. Ceux-ci se trouvent être en réalité les débouchés maritimes de… Paris ! Ainsi donc, même en matière de maritimité, la centralisation primerait ? Les sous-investissements portuaires associés à une vision jacobine ont conduit la France, malgré ses milliers de kilomètres de côtes, à n’être qu’un nain maritime. Or, en dotant la Bretagne de la capacité de mener sa propre stratégie maritime, il est évident qu’elle créerait rapidement des milliers d’emplois et mettrait fin à la concurrence stérile que se mènent nos ports entre eux.

Par ailleurs, les enjeux énergétiques sont certes importants, mais ne doivent pas nous faire oublier les enjeux écologiques (pollution maritime et préservation de la biodiversité), ni expulser les activités traditionnelles au motif qu’elles ne seraient pas « rentables ». L’UDB pense particulièrement au secteur de la pêche, accusé de tous les maux de manière indifférenciée, c’est-à-dire sans tenir compte des systèmes de pêche. Les pêcheurs, quand ils sont associés aux prises de décision, sont assurément une solution au problème réel de l’épuisement de la ressource et non un obstacle. Comme s’en inquiète le collectif Pêche et développement, l’UDB s’étonne à ce titre de certaines propositions de la Convention citoyenne qui vient de remettre son rapport à Emmanuel Macron. Si beaucoup de ses propositions nous paraissent aller dans le bon sens (comme le fait d’introduire dans le droit pénal la notion d’« écocide », notamment pour les marées noires), tel n’est pas le cas de celle qui vise à « éviter de pêcher les poissons dans leur milieu naturel » et de « modifier nos voies d’accès à la ressource halieutique, notamment en développant les fermes aquacoles raisonnées respectueuses de l’environnement et de la santé ». Cette vision du monde maritime nous apparaît déconnectée des réalités. L’UDB souhaite rappeler que ces fermes sont expérimentales et que l’aquaculture ne peut prétendre sérieusement remplacer la pêche en mer. À moins de considérer aussi que cultiver des tomates sur son balcon peut être une réelle alternative à l’agriculture ! L’examen des faits montre que lorsqu’on leur donne voix au chapitre, les pêcheurs sont capables d’imaginer des solutions pérennes pour la ressource comme pour l’emploi : prud’hommies, gestion des pêcheries comme pour la langoustine ou la coquille Saint-Jacques…

En tout état de cause, en l’absence de stratégie maritime, la Bretagne, de par sa situation stratégique, est lourdement handicapée. Les conséquences du Brexit risquent d’aggraver encore cet isolement maritime. La Bretagne est en effet un cul-de sac terrestre, alors qu’en réalité, positionnée au centre de l’Arc atlantique, elle est au carrefour de plusieurs grandes routes maritimes et, à ce titre, représente une porte ouverte sur le monde. C’est pourquoi, afin de vous rappeler quelques lignes maîtresses d’une bonne stratégie maritime, nous avons pris le parti de vous adresser cette vidéo ouverte !

Nous vous prions, Madame la Ministre, de recevoir nos salutations bretonnes les plus sincères et nous tenons à votre disposition pour décentraliser la stratégie maritime à l’heure où ce débat revient lui aussi sur le devant de la scène.

Pour l’Union démocratique bretonne, les porte-paroles, Lydie Massard et Pierre-Emmanuel Marais

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