« Mes premières révoltes, mon refus de l’infinie cruauté de l’être humain », rencontre avec Jean-Yves Lafesse, ce Breton de Pontivy

Début décembre 2011, rencontre avec l’humoriste Jean-Yves Lafesse alors en pleine promotion de son dernier DVD « Lafesse noz » et de son livre de sketches radiophoniques « 300 grammes de Lafesse ». Il répond avec humour et sans consensus, à des questions sans concession.

« J’aime les rencontres »

Melize : Actuellement en pleine promo de ton dernier DVD d’impostures intitulé Lafesse Noz Plus t’es à l’ouest, plus t’es breton, n’as-tu jamais eu le sentiment de te moquer des Bretons dans ce DVD ?

Jean-Yves Lafesse :« Je connais la force de l’esprit de l’Homme et aussi la faiblesse, dans la vie ce qui m’intéresse c’est la rencontre. Je l’ai déjà dit et je le répète, je ne me moque jamais des gens. Je vais à la rencontre des autres, c’est ce que j’aime. Et finalement, ce qui se créé n’est jamais rien d’autre que ça. C’est magnifique une rencontre. C’est vraiment ce que j’aime. Je ne cherche jamais à piéger les gens. A chaque fois c’est une nouvelle expérience, je ne sais jamais comment ça va être, je n’ai jamais un objectif précis quand j’arrive près de quelqu’un. Dans Lafesse Noz, il y a eu cet instant particulièrement drôle où à la sortie de la boulangerie, je croise un homme en marcel avec sa baguette de pain. Tout en lui expliquant que c’est la journée du don du sperme, je lui tends la bouteille et sans que je le lui demande, il commence à goûter et finit par la boire entièrement. A ce moment, j’ai cru que j’allais exploser de rire, je n’en pouvais plus. Quand on rencontre des gens comme ça, on ne les lâche plus. Je ne me pose jamais la question de savoir si je vais plaire ou pas avant d’aborder les gens. C’est sans doute de l’inconscience mais en 27 ans de métier, j’ai dû me prendre quatre baffes. »

« Quand des gens nous disent qu’on picole beaucoup en Bretagne, je leur dis qu’ils ne connaissent rien de la planète. Parce que moi qui ai l’habitude de voyager partout, je peux vous dire que tout le monde sait très bien que toute la planète picole. Et objectivement tu vas n’importe où, dans n’importe quel pays, tout le monde picole. Ils ne picolent peut-être pas les mêmes alcools, ils en fabriquent d’autres encore plus forts… Non, vraiment la planète picole, ce n’est pas propre aux Bretons. En ce qui concerne les Bigoudènes, je l’ai toujours dit, j’aime les vieilles dames, j’ai toujours aimé les vieilles dames et nos Bigoudènes sont belles. Alors m’en moquer, non, c’est impossible. »

La violence, le mensonge et l’infinie cruauté du monde des adultes

Quand tu repenses à ton parcours, comment expliques-tu être allé vers l’humour ?

« J’ai vécu beaucoup de choses parce que j’étais curieux de tout, mais ce parcours me vient sans doute d’une rupture et de la prise de conscience de la laideur du monde des adultes. J’avais 4 ans quand, devant la maison familiale à Pontivy, j’ai vu les policiers taper sur un homme. J’étais tout petit et je voyais ça derrière la fenêtre. C’était pendant des manifestations et ils étaient plusieurs à taper avec des matraques sur cet homme qui devait être un paysan, je ne sais pas trop [1]. Ils s’acharnaient avec une sauvagerie incroyable devant mes yeux d’enfant. Ce n’est pas un spectacle pour des yeux d’enfant. J’ai vu le sang couler par terre, j’ai vu ce sang se répandre par terre. Dès ce moment là, je ne pouvais plus accepter toute l’horreur et le mensonge du monde des adultes. C’est de là que sont nées mes premières révoltes, mon refus de l’infinie cruauté de l’être humain. Si tu regardes ce que je fais, le ressort comique est sincère et directement lié à la rencontre avec la violence du monde adulte. Mon parcours commence sans doute avec ça. Je suis comme un clown triste de ce traumatisme. Devant l’injustice, on devient une éponge. L’important ensuite, c’est la transformation en positif au lieu de la dépression. C’est le travail des clowns : un regard enfantin sur l’humain. »

La frustration de ne pas parler breton

Tu viens de le dire, ta famille est originaire de Pontivy. Quel est ton rapport à la langue bretonne ?

« D’abord l’énorme frustration, c’est quand tu rencontres des gens qui parlent breton, tu n’as qu’une envie c’est de rentrer dans leur conversation, de partager avec eux ça. Mais aussi je pense qu’à chaque fois que j’ai eu l’occasion en lisant des bouquins, des contes bretons, il y avait des moments qui étaient traduits en breton, c’était bizarre car ça me donnait une impression, comme toutes les traductions d’un manque de quelque chose. »

Ta famille était-elle bretonnante ?

« Non, ma nounou était bretonnante. Elle s’appelait Madame Le Dorze. Les ancêtres parlaient breton mais pas mes parents et mes grand-parents. Je n’ai jamais compris ce que disait ma nounou. Aujourd’hui ça me fait chier de chanter des chansons en yaourt au lieu de les chanter en breton. A un moment, les gens disaient « oui c’est ringard, les chansons en breton » mais quand toi tu es breton, jamais tu ne sens ça au contraire, la langue bretonne n’a jamais été ringarde, elle est profonde. Moi j’ai toujours été sensibilisé par les grands musiciens qui arrivent à faire sonner les musiques entre elles. Les musiques indiennes, les musiques arabes, les musiques bretonnes c’est magique, on entend des choses qui sont magnifiques et ça me bouleverse car je sens qu’elles viennent du plus profond de soi. Ce sont des musiques que tu n’écoutes même plus avec les oreilles mais avec le plus profond de toi. La musique bretonne est universelle. Je suis très très fier que la langue se répande à nouveau aussi rapidement. Je n’ai qu’un seul regret, c’est de ne pas parler breton. »

« N’est pas Breton qui veut ! »

Pour toi, qu’est-ce qu’être Breton ?

« Le sentiment d’être Breton peut s’expliquer par notre histoire (qui nous a enseigné à résister), notre devise, tout ce qui, additionné et diffusé dans notre culture et nos mœurs, a su se maintenir chez la majorité des Bretons.

Comment, pourquoi ? Chaque région a développé ses propres rituels, par exemple dans les fêtes, les plats sont différents, les alcools aussi. Ceux-ci ont ouvert des portes différentes peut être, des portes qui modèlent les esprits. Dans toutes les régions, les alcools ont eu des effets néfastes, certes, mais aussi des bons. Peut être que l’hydromel des vikings a eu des effets plus mystiques, je ne sais pas.

Toujours est-il que la liturgie des alcools en période de fête produit des effets régionaux. La Bretagne a été modelée par l’église catholique certes. Mais elle l’a été encore plus, du moins je l’espère, par la culture de la nature. Les druides nous ont enseigné par le passé des connaissances au moins aussi importantes que les curés. Il est plus utile de connaitre les plantes que le maniement du goupillon, non ?

Ce que je crois, c’est que pour devenir Breton, car on peut le devenir, il y a une petite porte, toute petite. Il faut se baisser pour l’ouvrir et entrer. Chez nous, la terre est basse, mais le ciel a failli nous tomber sur la tête, ne l’oublions pas. Être Breton c’est aussi faire passer sa condition de Breton au dessus de sa petite personne ; c’est à dire l’aptitude à se fondre dans le peuple breton d’abord. C’est la première phase de l’initiation. La seconde, tenir la marée, toutes les marées. La troisième, respecter la nature. Il parait qu’il y aurait des aspirants qui se feraient passer pour des Bretons en tentant de corrompre des maires de communes, dans le but de construire une piscine juste au dessus d’un bassin d’ostréiculture par exemple… Ça c’est pas Breton ça. C’est pas bien malin, donc c’est pas Breton.

Et là je vais continuer encore avec un peu d’humour mais c’est si proche du vrai finalement. On ne devient pas Breton en achetant un ciré jaune, une pipe, une bouteille de chouch et des bottes bleues. Ni en les volant ! Surtout à nos pêcheurs. À moins que tu aies envie de faire une petite croisière à la dérive sur un gros pneu, pour découvrir la baie de Quiberon ?

Ah ben non, si t’es pas né en Bretagne, faut porter les sabots pendant toutes tes sorties, durant un an. Et sans la paille dedans. Après on voit. Si t’as pas chopé la gangrène avec le clou rouillé t’es apte à la 5e épreuve, dite épreuve de la damnation : tu dois donner ton âme à la Bretagne ! DONNER, pas vendre !

Car mon pote, ça ne te rapportera que des emmerdes avec les non Bretons. Oui, ils vont te jeter des cailloux, te cracher dessus, refuser de te soigner, t’envoyer en première ligne dans toutes les guerres et peut être bien, te faire faire 4 heures de train pour 450 kilomètres Paris-Brest quand il faut 3h15 pour aller de Paris à Marseille et deux heures de Paris à Lyon.

Si tu es prêt à donner ton âme, alors tu peux passer la 6e et dernière épreuve. Attention, c’est la plus chère, mais elle est incontournable : tu dois te présenter un vendredi soir, à 19 heures tapantes au Menez-Hom, le sommet de la Bretagne. Tu seras équipé d’une sono géante, capable de couvrir les 5 départements bretons de ta superbe voix. Et là, tu saisiras le micro et tu hurleras ces simples mots :  » TOURNÉE GÉNÉRALE !  » Normalement tu nous verras rappliquer assez vite et tu auras compris que tu es devenu Breton, par la grâce de notre soigneur Bacchus. Alors seulement, si tu es prêt, tu peux donner ton kabig et ton ciré, tes bottes jaunes et ton vieux vélo hollandais à Job Larigou ou sa sœur Fanch. On s’en fout de ta panoplie.
Bon courage aspirant !

Plus sérieusement, non, n’est pas Breton qui veut ! Ce n’est pas parce qu’on a une maison en Bretagne qu’on est Breton. Je ne crois pas à cette notion de Breton de coeur. C’est à la mode en ce moment, mais ça n’en fait pas des Bretons ! Être Breton, c’est autre chose, c’est viscéral, c’est intrinsèque, ça ne s’explique pas, on est Breton et c’est tout. Où alors on le devient en adoptant nos valeurs, les valeurs bretonnes, et en les faisant siennes. »

« Oui, je suis pour l’indépendance de la Bretagne »

Tu as parfois déclaré être pour l’indépendance de la Bretagne sans que la presse en fasse écho. Qu’en est-il ?

« Je l’ai toujours dit, je suis pour l’indépendance de la Bretagne. Mais les médias ne le disent jamais dans leurs articles. J’ai toujours été pour une Europe des régions qui deviendrait à court terme une Europe des nations qui auraient repris, toutes, leurs drapeaux. Mais pour ça il faut passer par une Europe des régions sinon c’est la guerre. Il faut y aller progressivement en prouvant qu’on a les hommes et les femmes capables de faire ça. C’est normal qu’on doive le prouver parce que sinon ce serait des mots . Il faut donc d’abord qu’il y aie un laboratoire d’idée et qu’on essaye. On va nous dire « Ca ne va pas, vous êtres fous! » Mais ils ne sont pas fous à faire tout ce qu’ils font actuellement ? Ils nous amènent au gâchis, ils nous amènent à la crise. Moi je suis né en 1957 et dans les années 70, on a tous rêvé de mondes incroyables. Les jeunes américains avaient fait faire la paix au Vietnam, ils avaient fait des manifs extraordinaires, les noirs se battaient pour leurs droits, tout le monde se battait de partout pour un monde meilleur, les indiens ne pouvaient pas le faire parce qu’ils étaient enfermés dans des camps, mais moi je pensai réellement que le monde allait être transformé et qu’on allait abattre des frontières. Tu n’as jamais eu des frontières aussi dingo qu’aujourd’hui. On a fait tout à l’envers en fait et puis voilà on est dans la merde, pourquoi ? Ce n’est pas notre histoire. On a faussé notre histoire. Il faut retrouver le sens de l’Histoire et pour moi ça passe effectivement par l’indépendance de toutes ces régions, qu’on appellera pays comme on veut après, on trouvera un mot breton après. Parce que les gens veulent vivre au pays, parce que quand tu vis au pays tu es dix fois plus heureux. N’importe où, partout. Une fois que tu connais ton pays, après tu peux voyager, tu peux quitter ton pays, tu peux décider d’aller vivre ailleurs, tu fais comme tu veux mais au moins t’es libre. Mais pour être libre il faut pouvoir faire ça et pour pouvoir faire ça, il faut tout réorganiser. Il ne faut pas avoir peur de le faire, c’est surtout ça.
Ne pas avoir peur de le faire, c’est le problème aujourd’hui. C’est toujours cette peur entretenue par ceux qui ne veulent pas de notre liberté. On a fait disparaître des états d’esprit, on fait disparaître les esprits. Quand tu penses qu’utopiste est devenu une insulte… quand même…

L’indépendance, ça ne veut pas dire qu’on va rejeter nos cousins normands, nos cousins d’ailleurs au contraire. Une Europe des régions, ça veut dire que les peuples vont reprendre leur destin en main et ça ne va pas exacerber des fiertés, mais ça va nous donner plus de consistance parce qu’on aura plus de culture, parce qu’on sera plus proches les uns des autres, ce qu’ils essayent de casser par tous les moyens en ce moment, parce qu’on aurait des intérêt communs fondamentaux, sociaux, culturels, économiques : on aurait tout ça à faire ensemble. Malheureusement il y a des gens qui n’ont pas intérêt à ce que ça se fasse et qui vont nous dire qu’on est en train de revenir en arrière. Mais parce que là, on n’est pas en train de revenir en arrière ? Il y a des bruits de bottes de partout, tout le monde se fout sur la gueule…

Très important, très très important, ce qui pour moi est fondamental. Je ne conçois pas la politique comme elle est conçue aujourd’hui. Je pense que chacun de nous devrait avoir une conscience politique beaucoup plus développée et qu’il faudrait la réintroduire dans la pratique du quotidien. Parler de tout et que tout le monde comprenne bien quels sont les intérêts de tout. Et donc que ça ne s’incarne pas forcément par un mec, deux mecs, trois mecs mais tout le monde, que tout le monde aie ses convictions politiques. La république c’est la chose publique et aujourd’hui, elle n’est plus publique, elle n’est plus associative, c’est tout ça qu’il faut redéfinir. Un combat d’arrière garde ? On nous fait peur pour mieux nous asservir, et nous faire fermer notre gueule, c’est de la propagande. Tout le monde doit se réapproprier la chose publique. »

« On nous fait peur pour mieux nous asservir.
Le peuple doit se réapproprier la chose publique »

Tu demandes que le peuple se réapproprie le terrain politique, mais toi, que fais-tu dans ce sens ?

« Je me suis toujours tenu à distance du politique. Je m’en suis toujours méfié et je refuse les zones opaques en politique. Je viens d’adhérer au Parti breton, parce que je pense qu’il est nécessaire de faire entendre sa voix. Ce parti me semble éviter les « ismes ». J’ai beaucoup discuté avec des amis déjà au Parti breton avant d’adhérer moi-même, car je voulais savoir dans quoi je m’engageais. Connaissant l’histoire politique de la Bretagne, je préférai faire quelque chose tourné vers le développement et l’avenir. Au Parti breton, j’ai trouvé des gens réalistes qui permettent l’échange, le dialogue sans extrémisme pour construire avec du sens et du bon sens. Moi je veux marcher avec mes semblables pour donner du sens. La Bretagne doit s’ouvrir et devenir un pôle tourné vers l’avenir. On ne transforme pas les choses par la violence, les frontières tomberont d’elles même le jour où les gens seront heureux. Ma devise, celle de ma famille : ne jamais renoncer. C’est aussi, un peu, celle de tous les Bretons. »

[1] : manifestations paysannes du 17 juin 1961 où il y eu de violents accrochages avec les CRS. Ces manifestions furent ensuite appelées « la Jacquerie Bretonne ». De ces manifestations naît le premier groupement français de producteurs de légumes, premier groupement horticole français : la Sica. En 1961 suite aux violentes manifestations de Morlaix et de Pontivy, conduits par Alexis Gourvennec, les producteurs prennent leur destin en main et créent la Sica de Saint-Pol de Léon (Organisation de Producteurs). Objectif : imposer le marché au cadran pour assurer des relations saines et équitables avec les expéditeurs. Les producteurs de la Sica s’investissent alors dans la mise en place de règles de production, de mise en marché, de promotion des ventes. Le Comité économique régional issu de ces réflexions deviendra un modèle pour l’organisation des marchés des fruits et légumes en France. (source : SICA http://www.sicastpol.fr)

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