« Viens rejoindre notre armée » : milice contre résistance en Bretagne.

viens-rejoindre-notre-armée« La vérité à la face du monde ». C’est ainsi que l’on pourrait sous-titrer le troisième livre de Yves Mervin. Après avoir dévoilé la face cachée de la résistance en Bretagne dans « Joli mois de mai 1944 », l’auteur décrit les parcours de nationalistes bretons ayant fait le choix de la collaboration, et l’attitude de la résistance, gaulliste et, surtout, communiste, vis-à-vis de tout ce qui pouvait être soupçonné d’autonomisme.

Indépendantiste affirmé, Yves Mervin parvient à s’affranchir à la fois des récits officiels en vigueur et de la tentation de bâcler l’histoire pour en nourrir une utilisation actuelle à des fins de polémique. Son livre n’est pas le plus aisé à aborder. Malgré une écriture agréable et claire, la lecture de plusieurs centaines de pages de reconstitutions précises et rigoureuses d’exactions n’est pas le meilleur exercice pour le moral. Celles-ci montrent la prépondérance accordée par l’auteur à la démonstration des faits et à l’établissement des noms, des dates et des lieux. On sent l’intérêt pris par Yves Mervin à reconstituer un passé inexprimé à partir d’un énorme travail sur des archives jusqu’alors interdites d’accès. Le cœur de l’ouvrage peut sembler dense et confus à un lecteur non averti. Il peut être un peu dérouté par la profusion d’informations et s’interroger sur le but visé par l’auteur. Mais le résultat illustre finalement assez bien la complexité de la situation vécue par les bretons à ce moment.

La grande qualité de l’ouvrage est qu’il cherche simplement à exposer les faits. Il multiplie les sources et les témoignages pour soutenir son propos. Les actes de nationalistes engagés aux côtés des allemands ne sont pas légitimés. Nulle négation de responsabilité ou révisionnisme, leurs exactions ignobles sont décrites avec une précision inégalée. Mais il ose rappeler le cas du groupe Liberté qui s’est désolidarisé du PNB en 1943 pour entrer en résistance bien avant les résistants de la dernière heure et « chasseurs d’autonomistes ». Il décrit les modes d’action bassement criminels, de bien des « patriotes », motivés par l’idéologie, la bêtise ou l’intérêt personnel. Il fait des estimations sérieusement revues à la baisse des pertes réelles infligées aux allemands. Il n’oublie pas cependant de mettre en valeur les hommes d’honneur, parfois morts au combat, laissant la place à d’autres moins téméraires. Seule une histoire écrite par les vainqueurs a fait de certains des monstres et d’autres des héros. L’ouvrage souligne également la tolérance systématique après-guerre vis-à-vis d’actes rapidement qualifiés d’héroïques et « au service de la libération nationale ». Le bilan qu’il fait des devenirs des nationalistes collaborateurs indique aussi que bon nombre s’en sont finalement plutôt bien sorti. Dans les dernières pages, il fait la synthèse claire et précise du mécanisme de montée aux extrêmes vers la violence et la guerre civile entre « patriotes » et « miliciens ».

C’est sans doute le regard breton d’Yves Mervin qui lui permet de sortir du cadre imposé pour exposer la complexité d’une époque cruelle et la réalité des comportements humains de tous bords. Il ose mettre en évidence les responsabilités des communistes de l’époque tant dans la débâcle que, alliés aux Gaullistes, dans le pourrissement de la situation sous l’occupation, aboutissant à une guerre civile impactant trop peu l’occupant pendant que les alliés menaient à bien la guerre de libération. L’auteur produit une œuvre dense et rigoureuse sur ce qui s’est passé en Bretagne. Il montre un réel souci de ne pas considérer cette époque à travers le prisme de préjugés actuels, qui ne servent que ceux qui en ont besoin, mais en se resituant dans le contexte. C’est la grande force de son œuvre. Il cherche à décrire un mécanisme sans légitimer quoi que ce soit. Nul doute que, sur certains points, d’autres spécialistes trouveront à chicaner. L’histoire doit rester un sujet d’étude permanent. Mais, dans ce genre de démarche, c’est certainement l’ouvrage le plus équitable, complet et objectif de tous ceux qui sont parus jusqu’à présent sur ce sujet. Une œuvre juste qui expose une vérité peut être brutale mais nécessaire.

 

  • Parution : janvier 2016
  • 540 pages
  • 155×220 mm
  • édité chez : YVES MERVIN

 

17 COMMENTS

Bonjour, laissez ici votre commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.