Chronique de la semaine par Frédéric Morvan : l’esprit d’entreprendre, une spécificité bretonne ?

Illustration%20de%20Pierre%20Landais%20Je vais répondre tout de suite à cette question : je ne le pense pas, sans doute pas plus qu’ailleurs. Et pourtant, les Bretons et les Bretonnes sont aujourd’hui partout, influents, voire même puissants, dans les domaines culturels – rien qu’en histoire de la Bretagne, on sort des dizaines de bouquins sur le sujet par an, les auteurs et les éditeurs bretons se comptent par centaines, les chanteurs bretons et bretonnes sont plus que célèbres -, dans le domaine politique – regardez du côté du gouvernement, regardez du côté de la Haute fonction publique -, dans le domaine économique – bien sûr le fameux club des Trente qui réunit une soixantaine de très grands entrepreneurs bretons et amis de la Bretagne.

Comment expliquer cette volonté d’entreprendre qui paraît si forte chez les Bretons et les Bretonnes ? La géographie de la Bretagne peut-être ? La Bretagne est à l’entrée de la vieille Europe. Ses côtes, ses plages, ses ports sont autant de possibilités de s’ouvrir. La liaison particulièrement forte entre la terre et la mer fonde la Bretagne fournissant d’énormes opportunités à ses habitants. La société bretonne aussi sans doute qui n’aime guère les fainéants. Il ne faut pas trainer. Il faut agir et réussir, crocher dedans comme certains disent. Et pour entreprendre, il faut avoir la tête pleine et là les Bretons sont assez gâtés. L’instruction a toujours été une priorité absolue. Mais nous reviendrons sur ce sujet.

Regardons du côté de l’histoire. Les habitants de l’Armorique n’avaient pas à se plaindre : des terres assez riches, des ports qui donnaient accès à la mer d’Iroise, si importante dans le commerce entre le Nord et le Sud de l’Europe, des mines riches et très anciennes qui ont attiré les Phéniciens, sans compter le sel. Saviez-vous que le garum, ce condiment à base de poissons si apprécié des Romains, étaient produits durant l’Antiquité de manière industrielle sur les côtes bretonnes. La marine vénète était si puissante que Jules César décida de la détruire car elle contrôlait les liens avec la Bretagne insulaire. Et oui, la Bretagne constitue un lieu de passage vers l’Outre-Manche, Irlande, Galles et Angleterre actuelle, voire Ecosse. Ce n’est pas pour rien que les moines gallois à partir du Ve siècle ont débarqué sur les côtes bretonnes. Les Bretons dès le Moyen Age furent les grands entrepreneurs des mers : commerçants, navigateurs, pêcheurs.

Pierre Landais, trésorier du duc François II et donc son principal ministre, était avant tout un entrepreneur de Vitré. Marchand, exploitant agricole (il disposait de plusieurs manoirs), armateur, banquier, il voulut transposer à la Bretagne ce qui avait fait de lui l’un des hommes les plus riches du duché. Il oublia qu’en étant si proche de François II, il faisait de la politique. Il ne sut pas y faire et les grands seigneurs, spécialisés dans la politique, l’éliminèrent : Pierre Landais fut exécuté en 1485 pendant que son duc était occupé à jouer aux cartes. Le duc entra dans une grande fureur en apprenant la mort de son favori. Anne de Bretagne n’oublia jamais les Landais. C’est chez eux qu’elle se réfugia lorsque Nantes fut assiégée. Elle fut couronnée par l’évêque de Rennes, neveu de Landais. Le capitaine de sa garde – et elle était gardée par des centaines de Bretons, même lorsque son mari, Louis XII, était avec elle – était un autre neveu de Landais.

On dit que Christophe Colomb s’appuya sur les cartes établies au Conquet pour traverser l’Atlantique. Mieux encore dans son carnet d’études, il serait indiqué de sa main qu’il avait interrogé un pêcheur breton à la morue qui lui aurait indiqué les vents que l’on nomme aujourd’hui les Alizés. Ou est-ce les écrits aujourd’hui disparus de l’amiral de Portugal, Jean Coatanlem, chassé de Bretagne par le duc François Ier – il est vrai qu’il avait pillé Bristol sans autorisation du duc de Bretagne – qui permirent à Christophe Colomb de devenir le plus grand découvreur de tous les temps ? Il suffit de consulter la liste des corsaires et des pirates pour comprendre bien vite que la mer était le terrain de jeu des entrepreneurs bretons. Au XVIIIe siècle, les ports bretons de Lorient, Nantes et Saint-Malo furent parmi les plus importants d’Europe. Ces messieurs de Nantes ou de Saint-Malo furent parmi les plus riches d’Europe, et en tête bien sûr les Magon, preuve en est les magnifiques demeures qu’ils construisirent à Nantes et à Saint-Malo et dans les alentours.

Moins connus, les Bretons sont aussi des entrepreneurs politiques. La Bretagne est vaste, plus grande que la Belgique, et il a fallu l’administrer, à une époque où n’existait pas – ce qui a beaucoup surpris certains de mes collégiens – ni le téléphone, surtout pas le portable, ni internet, ni le train, ni l’avion et encore moins la voiture. En étudiant mes hommes d’armes au Moyen Age (c’est le sujet de ma thèse de doctorat), j’ai été très surpris de constater à quel point il était important pour eux d’agir, agir pour que leurs terres rapportent, agir pour que leurs interventions militaires soient lucratives en terme d’argent et de puissance. Si l’on regarde le contenu des actes, ces documents d’archives essentiels pour la connaissance de l’histoire mais si peu étudiés par les historiens, l’écrasante majorité ne parle que d’argent. Et les ducs de Bretagne ne furent pas en reste. On peut même dire qu’ils constituent des modèles. Le duc Jean II de la maison de Dreux (mort en 1305) créa des parcs de chasse et d’élevage dans ses domaines de Carnoët et de Sarzeau. On pêchait pour lui dans son lac de Ploërmel (aujourd’hui le lac au duc) qui avait été modernisé à grands frais. Ce n’est pas pour rien qu’il avait acheté pour des sommes énormes la seigneurie de Dinan (grande place commerciale, port d’entrée des marchandises anglaises) et la vicomté de Léon qui contrôlait les passages des navires du Nord vers le Sud de l’Europe (avec bien sûr d’abondantes taxes). Les ducs avaient aussi monté une très lucrative compagnie d’assurances : un marchand-navigateur qui faisait naufrage sur les côtes bretonnes ne subissait pas le pillage de son navire s’il détenait le fameux bref de sauveté des ducs de Bretagne. Les grands seigneurs étaient donc eux aussi des entrepreneurs, tels les Rohan très riches grâce à leurs haras. On faisait très attention à l’exploitation des forêts – le bois fournissant chauffage, matériaux de construction, aliments pour l’élevage et bien sûr on pouvait y chasser.

Comme des historiens anglais, je nomme ces hommes d’armes des entrepreneurs de guerre. On a du mal croire – tant on a enseigné que les chevaliers s’occupaient exclusivement de tournois, de défendre le faible, le moine et les femmes- que ces hommes, seigneurs, chevaliers, écuyers, voulaient être payés durant les guerres. Et oui, les rois, les ducs de Bretagne devaient payer pour les voir se battre pour eux : en argent, en terres et en châteaux. Si le cheval était tué sous lui, le chevalier était remboursé par les agents royaux ou ducaux, selon ses employeurs. Du Guesclin, Olivier de Clisson, Arthur de Richemont, les trois connétables de France, chefs de l’armée royale, durant la guerre de Cent ans, étaient avant tout des entrepreneurs de guerre. Du Guesclin était assez nul pour gérer son argent, préférant accepter de ses débiteurs des seigneuries, comtés et duchés qu’il lui fallait conquérir. Clisson, quant à lui, fut nettement plus efficace. Il prêta son argent à des princes royaux, frères du roi de France, qui pour éviter de le rembourser voulurent l’éliminer. Il fut presque aussi riche que le duc de Bretagne. On le disait même le plus riche seigneur d’Europe. Il acheta Josselin et le Porhoët. Quant à Richemont, prince de la maison ducale de Bretagne, c’est lui qui créa l’armée de métier… qui coûtait nettement moins cher –il est vrai qu’il devint duc de Bretagne (Arthur III) après avoir remporté la guerre de Cent ans. Et pour les combattants bretons, très efficaces et très célèbres pendant cette guerre, mais aussi très dangereux – on criait à leur approche, « voilà les Bretons » et tout le monde s’enfuyait, tant ils avaient une réputation de pilleurs et d’écorcheurs -, ils devinrent si riches qu’ils purent construire des manoirs en revenant au pays. Aujourd’hui, la Bretagne en comprend environ 15 000. Et à la guerre de Cent ans succédèrent les guerres d’Italie, – et les rois Charles VIII, Louis XII, François Ier (tous mariés à des duchesses de Bretagne), aimaient être entourés de troupes bretonnes si expérimentées -, puis les guerres de Religion. Et Louis XIV adora la guerre. Mieux encore, Richelieu, Louis XV et surtout Louis XVI s’occupèrent beaucoup de marines de guerre et employèrent beaucoup d’illustres marins bretons. Et ces souverains fournirent aux Bretons de quoi entreprendre… et donc de quoi se faire aimer.

Entrepreneurs de guerre, les Bretons furent aussi des entrepreneurs de justice. A cause des guerres, de la démographie, des mariages, les grandes lignages seigneuriaux bretons s’éteignirent ou furent absorbés par d’autres lignages proches du trône royal. Aux XVIe et XVIIe siècles, on vit les ducs de La Trémoille s’emparer des énormes biens des Laval, barons de Vitré, seigneurs de Montfort, etc, soit le tiers de la Bretagne, ou les Brissac devenir barons de Rostrenen et de Pont-L’Abbé. Les Chabot, originaires du Poitou (comme les La Trémoille) devinrent ducs de Rohan, princes de Léon, marquis de Blain, comtes de Porhoët. Les grands seigneurs n’étaient plus là et ne faisaient que percevoir leurs rentes bretonnes, et se ruiner à la cour royale. Des Bretons qui avaient réussis dans le commerce, dans l’exploitation de la terre, mais aussi dans l’administration, dans l’armée, achetèrent des fonctions judiciaires que les souverains vendaient de plus en plus pour faire face aux dépenses de guerre et de cour. Et comme les affaires judiciaires étaient de plus en plus nombreuses, ils devinrent très riches et purent acheter terres, manoirs et châteaux que les grands lignages vendaient morceaux après morceaux. Au XVIIIe siècle, les Rosnyviven, les La Bourdonnaye, les Talhouët, les Robien, les Boisgelin, les Caradeuc, les Cornulier, les Le Cardinal, les Kerouartz, firent en sorte que le Parlement de Bretagne, haute cour de Justice où ils siégeaient à titre héréditaire, soit plus puissante que les Etats de Bretagne, soit plus puissante même que le roi de France et ses intendants. Après la Révolution, ces familles, et d’autres, retrouvèrent leur place. Et oui, comme je le dis de temps à autre, après la Révolution, il y a eu la Restauration et le milliard des émigrés, c’est-à-dire que l’Etat indemnisa les héritiers des biens qui avaient été confisqués par les Révolutionnaires et qu’il ne pouvait pas restituer. C’est ainsi que les nobles bretons firent construire 150 hôtels particuliers à Paris et plus de 400 châteaux « modernes » en Bretagne. Vous me direz, mais ce ne sont pas des entrepreneurs ? Bien au contraire car lorsque l’administration leur demandait leur métier, ils répondaient exploitant agricole. Ce sont eux qui décidèrent après la Révolution de tourner résolument la Bretagne vers l’agriculture. L’Angleterre l’avait emporté et dominait alors les mers.

Vous me direz bien sûr… mais après la Révolution, il n’y a plus d’entrepreneurs bretons qui se sont occupés des mines, qui se sont consacrés à l’industrie, comme avant cette période par exemple les Juloded, ces léonards qui contrôlaient les productions de lin et de chanvre. En fait, bien sûr que oui. Le problème est qu’on ne les connaît pas très bien, qu’il y a peu d’études sur eux. Ils n’auraient pas été peu nombreux, pas assez puissants, pas assez riches pour faire face à leurs homologues parisiens plus dynamiques qu’eux, ou à l’association bretonne qui s’occupait de culture et d’agriculture. Et pourtant on ne peut pas du tout dire que les Bretons ne sont pas entreprenants : en 1878, la Bretagne compta 2 239 foires dans 541 communes, foires qui pouvaient durer de 8 à 15 jours. En 1914, ils produisaient 10 % du porc élevé en France, 14 % des bovins, 12 % des chevaux. De Saint-Malo à Cancale, de Paimpol à Lézardrieux et de Roscoff à Saint-Pol-de-Léon, ce n’étaient que beaux jardins de choux, d’artichauts et d’oignons, produits acheminés vers les villes et vers Paris et même vers l’Angleterre par les Johnnies, ces vendeurs d’oignons si célèbres outre Manche. On fondait partout des sociétés et des syndicats agricoles, comme en 1897, le syndicat des lices en Ille-et-Vilaine et surtout en 1911 l’office central de Landerneau dans le Finistère d’où sortiront les actuels Groupama, Triskalia et Crédit Mutuel de Bretagne. Quant aux industriels, qui ne connaît pas les noms de Cassegrain (famille de nantais), de LU (Lefebvre, famille nantaise Utile), d’Hénaff (conserverie) ou de Bolloré (le papier) et bien d’autres. Et des dizaines de milliers de Bretons quittèrent la Bretagne pour trouver du travail ailleurs et entreprendre.

Frédéric Morvan, tous droits réservés.

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