Eguzki Urteaga : “Le vote nationaliste basque progresse lentement mais sûrement”

Mercredi 11 mars 2020, Après une première publication sur l’évolution du vote abertzale jusqu’en 2000, Eguzki Urteaga revient sur le sujet, cette fois avec une analyse sociologique d’une période plus proche. Dans « L’essor du nationalisme basque » édité chez L’Harmattan, il se penche sur la phase comprise entre 2005 et 2017.

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Le professeur de sociologie à l’Université du Pays Basque (UPV-EHU) et chercheur associé au Social and Business Research Laboratory (SBRlab), centre de recherche de l’université Rovira i Virgili, explique dans son livre l’évolution positive qu’a connue le vote abertzale ces dernières années, notamment par l’évolution du contexte politique. Eguzki Urteaga estime que les idées portées par les abertzale se sont répandues par le biais de leur investissement dans différents secteurs de la société.

Dans votre livre, vous évoquez la croissance du vote nationaliste basque entre 2005 et 2017. Quels sont les principales étapes de cette progression ?

Eguzki Urteaga : Dans mon ouvrage, je distingue trois phases successives. La première, allant de 2005 à 2011, correspond à la consolidation des partis nationalistes basques comme troisième force politique, ce qui, dans un mode de scrutin majoritaire à deux tours, leur confère un rôle d’arbitre lors des seconds tours. La deuxième étape, qui oscille entre 2011 et 2017, représente un saut quantitatif et qualitatif puisque ces formations sont devenues des alternatives crédibles aux partis de centre-droit qui ont dominé le paysage politique local durant les dernières décennies. A ce propos, les élections départementales de 2015 ont représenté un tournant car, lors du second tour, les candidatures d’EH Bai se sont classées premières ou deuxièmes dans cinq des douze circonscriptions, au détriment du Parti socialiste. Et, lors du second tour, de nombreux électeurs socialistes et écologistes se sont portés sur les candidatures d’EH Bai mettant fin au cordon sanitaire ayant prévalu à leur encontre durant de longues années. A partir de 2017, de nouvelles perspectives se sont ouvertes aux partis nationalistes basques, consécutivement à l’institutionnalisation du territoire, avec la création de la Communauté d’agglomération Pays Basque [CAPB] en janvier 2017, et suite aux avancées réalisées dans le processus de paix avec le désarmement puis la dissolution de l’ETA et la flexibilisation de la politique pénitentiaire.

Quels sont les principaux facteurs qui expliquent cet essor ?

E.U. : L’une des spécificités du vote nationaliste basque est qu’il progresse lentement mais sûrement, ce qui lui confère une certaine assise le mettant à l’abri des soubresauts électoraux. Cela s’explique par le fait que, depuis sa création au début des années 1960 avec la constitution d’Enbata en 1963, les nationalistes basques se sont investis massivement et activement dans les coopératives, les syndicats, les associations et les mouvements sociaux, ce qui leur a permis de diffuser leurs idées et de gagner en crédibilité. Ainsi, les idées qui étaient propres au mouvement nationaliste basque se sont progressivement diffusées dans la société au point d’y devenir majoritaires. Cette lutte menée au niveau des idées s’est ensuite traduite sur le plan électoral. Et, au fur et à mesure que le vote nationaliste basque augmentait, les principaux partis de gouvernement se sont vus obligés de tenir compte de ses revendications afin d’obtenir leur appui lors des seconds tours. Cela a légitimé les idées portées par les partis nationalistes basques qui sont devenus incontournables. Aujourd’hui, aucun parti ou élu aspirant à gouverner dans les communes ou la CAPB ne se positionne contre ses principales revendications, sans courir le risque de perdre l’élection en question.

Le Parti nationaliste basque (PNB) bénéficie-t-il autant de cette évolution que les abertzale de gauche réunis dans le mouvement EH Bai ces dernières années ?

E.U. : Historiquement, le PNB ne dispose pas de la même base militante et électorale que la gauche nationaliste basque au nord de la Bidassoa. Cela s’explique par le fait que le Parti nationaliste basque soit surtout implanté dans la Communauté autonome basque et, dans une moindre mesure, en Navarre, et consécutivement au fait que la section locale de ce parti se soit constitué tardivement au nord des Pyrénées puisque sa création date de 1996. En outre, le PNB a fait le choix d’obtenir le plus grand nombre d’élus à court terme. Dès lors, au lieu d’effectuer un long et patient travail d’implantation locale exigeant d’y consacrer du temps et des moyens, il a opté pour s’allier à des partis hexagonaux de centre-droit, le Modem puis Les Républicains, en intégrant leurs listes électorales dès le premier tour. Si cela a permis au Parti nationaliste basque de disposer d’un réseau d’élus municipaux et communautaires, cette stratégie peut représenter un frein à son essor partisan, alors qu’il existe un espace politique pour un parti démocrate-chrétien, européen et bascophile.

En 2014, les abertzale prennent des responsabilités dans les municipalités. Les années suivantes, ils améliorent clairement leurs résultats lors des élections départementales et législatives. 2014 a-t-elle été une date clé dans la progression du vote abertzale ?

E.U. : Lors des élections municipales de 2014, les candidatures nationalistes basques obtiennent de bons résultats, non seulement en Basse-Navarre et en Soule, mais aussi à l’intérieur et au sud du Labourd, sans oublier les communes se trouvant dans la périphérie de Bayonne-Anglet-Biarritz. Ainsi, outre la consolidation de sa position à Saint-Pierre-d’Irube, elle conquiert la mairie d’Ustaritz et intègre les équipes municipales dans de nombreuses communes, dont Hendaye. Au-delà, les abertzale accroissent le nombre d’élus municipaux. Qu’ils soient dans la majorité ou dans l’opposition, les élus nationalistes ont ainsi pu améliorer leurs compétences et démontrer leurs capacités de gestion. Cet aspect est essentiel car, outre le fait de gagner en expérience et de démontrer qu’ils sont en mesure d’apporter des réponses concrètes aux difficultés quotidiennes des citoyens, en matière de logement, d’urbanisme ou d’emploi, ces élus ont gagné en notabilité, ce qui est essentiel dans un mode de scrutin qui exige d’être capable d’attirer au second tour des électeurs ne votant pas au premier tour pour les partis nationalistes basques.

En quoi l’essor du vote abertzale a-t-il un effet sur les partis français ?

E.U. : L’essor du vote nationaliste basque a contraint les partis hexagonaux, qu’ils soient de droite ou de gauche, à s’approprier ses thématiques s’ils voulaient être élus au second tour. Or, pour convaincre ces électeurs, il leur a fallu également démontrer la sincérité de leur engagement en s’impliquant effectivement et durablement dans des initiatives, telles que la plate-forme Batera ou le processus de paix. C’est ce qu’a très bien compris et mis en pratique Jean-René Etchegaray, ce qui lui a permis d’accéder à la mairie de Bayonne et à la présidence de la Communauté d’agglomération du Pays Basque. De plus, à partir des élections départementales de 2015, où EH Bai s’est progressivement substitué au PS, les nationalistes basques sont devenus la première force de gauche, de sorte que, lors des élections municipales de 2020, des alliances se soient nouées entre candidats abertzale, écologistes et de gauche, sous le leadership des nationalistes basques.

Dès lors que, localement, la majorité des partis intègrent les revendications portées auparavant par les abertzale, est-ce que ces derniers ne courent pas le risque d’être peu à peu dilués ?

E.U. : Le risque de dilution des idées nationalistes basques et d’affaiblissement consécutif des partis abertzale est peu probable car les électeurs savent pertinemment qui a porté ces revendications durant plusieurs décennies et qui fera tout son possible pour les mettre en œuvre. A ce propos, les abertzale bénéficient d’une crédibilité sur ces questions dont sont, pour le moment, dépourvus les autres candidatures. En outre, le fait que les autres partis s’approprient les idées nationalistes basques ne fait que légitimer ces idées et renforcer les acteurs qui les portent de longue date. Enfin, les revendications nationalistes basques, y compris en matière d’institutionnalisation, de processus de paix ou de politique linguistique sont loin d’être satisfaites puisque les abertzale aspirent, notamment, à doter le territoire d’une collectivité territoriale à statut particulier, à la libération des prisonniers malades et purgeant de longues peines, ou à la généralisation de l’offre d’enseignement bilingue, de préférence selon le modèle immersif en langue basque.

Trois mille nouveaux habitants au Pays Basque chaque année. Comment cela pourrait-il se traduire dans les urnes ? A moyen terme, cela pourrait-il ralentir l’avancée des abertzale ?

E.U. : L’accroissement notable de la population du Pays Basque nord au cours des dix dernières années, avec un essor de 9,6 % en une décennie, représente un défi majeur pour les partis nationalistes basques. D’une part, parce que cette augmentation s’est produite de manière différenciée selon les provinces, avec un accroissement de 11 % et de 6 % en Labourd et Basse-Navarre respectivement, et une baisse de 4% en Soule, et, d’autre part, car la majeure partie de cette augmentation est imputable à l’apport de population extérieure au Pays Basque, la plupart venant de régions françaises. Ces nouveaux habitants se concentrent dans les principales villes côtières, entrainant une demande accrue de logements, de transports en commun ou de places en crèches. De plus, étant le plus souvent adultes, ils ne transiteront pas par le système scolaire local, ce qui implique de développer la formation continue, en particulier pour l’apprentissage du basque. Ces évolutions démographiques impactent directement les partis nationalistes, puisque ces nouveaux habitants n’ont pas, dans un premier temps, le même attachement à la culture, la langue et l’identité basques. Attirer et convaincre ce nouveau public implique de proposer une offre globale ne se limitant pas aux questions identitaires.

Les élections sont municipales et communautaires. Dans une assemblée de 232 délégués, sans groupe politique, l’étiquette EH Bai change-t-elle quelque chose ?

E.U. : Il faut rappeler que les nationalistes basques, outre le fait de disposer d’élus communautaires qui ont contribué notamment à l’élection de Jean-René Etchegaray à la présidence de la CAPB et à l’adoption de budgets, de politiques sectorielles et de motions, occupent des vice-présidences thématiques. Bien que les abertzale n’aient pas constitué de groupe spécifique au sein du conseil communautaire, ils n’en partagent pas moins des orientations, voire des stratégies communes. A ce titre, les étiquettes ont peu d’importance, car dans un petit territoire comme le Pays Basque nord où la population excède péniblement 309 000 habitants et où le nombre d’élus est limité, tous se connaissent mutuellement et sont clairement identifiés. De plus, il convient de noter que, lors de ces élections municipales et communautaires, le nombre de listes sans étiquette ont fortement augmenté. Cela s’explique par la remise en cause de la forme-parti, à la fois, consécutivement à la crise financière, économique, sociale puis politique initiée en 2008 que les partis traditionnels se sont montrés incapables d’éviter puis de gérer, et suite au mouvement des Gilets jaunes qui a remis en cause les corps intermédiaires et, au premier chef, les partis politiques.

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