Déclinisme, vous avez dit Déclinisme ?

Déclinisme, vous avez dit Déclinisme ?

Retour sur une notion qui fait chorus

par  Fanch  Babel

Déclinisme, mot à la mode. On en parle, on cite ces auteurs qui publient sur ce thème, Debray serinant que « l’époque est à la débâcle davantage qu’à la gloire », Houellebecq profitant de l’attentat contre Charlie-Hebdo pour lancer Soumission, Onfray s’épuisant à démontrer la crise morale et intellectuelle, allant jusqu’à prôner le souverainisme au grand dam de ses admirateurs, Finkielkraut et (entre autres) son Identité malheureuse, Zemmour… Il est vrai qu’à première lecture, ces auteurs venus d’horizons divers semblent se retrouver sur une même « tentation du repli », un repli tant spatial (sur la France) que temporel (évocation d’un supposé « âge d’or » de la république). Plus précisément, ces penseurs portent le deuil du rang jadis tenu par la Grande Nation sur tous les plans : ils pensent assister à une désagrégation de la culture française, au déclin des institutions, et des avancées sociales, à l’effondrement d’un consensus selon eux fondateur de la France et que résume la triade républicaine : Liberté, Égalité, Fraternité.

Ce phénomène du déclinisme annoncé est si important que des chercheurs étrangers comme Sudhir Hazareesingh, un professeur d’Oxford (Ce pays qui aime les idées) ou Hartmut Stenzel en Allemagne consacrent des ouvrages et articles à l’étudier.  Récemment des journées d’étude ont été organisées à l’Université de Fribourg sur ce phénomène du pessimisme culturel…  

La plupart des auteurs français incriminés se veulent républicains et laïcs ce qui peut étonner avec leurs discours « anti-moderniste » ébranlant pour ne pas dire annihilant la foi dans le principe clé de la triade républicaine, la liberté, l’égalité et la fraternité (remarquons qu’il s’agit bien d’une « foi » que les analyses les plus rationnelles, les démonstrations les plus évidentes n’ont pas, très longtemps, entamée, car la France est en réalité un pays extrêmement inégalitaire et assez peu fraternel !)

Singularité française ? Au Cogito ergo sum succéderait le Deploro ergo sum des veuves de Descartes ? Sans doute pour une part. La déploration décliniste entre aussi dans une stratégie de la communication, dans le désir d’étonner par des prises de position inattendues, dans le voyeurisme bobo, dans le marketing des médias et des éditeurs. Mais, on ne peut que s’étonner de voir un philosophe « de gauche » comme Onfray évoquer récemment la fermeture nécessaire des frontières et un publiciste « de droite » comme Olivier Todd interprétant l’esprit de « Je suis Charlie » comme l’expression de l’hystérie islamophobe ambiante !

La crise (bien difficile à définir, monstre à sept têtes et dix cornes), n’affecte pas que la France mais son appréhension catastrophiste et philosophique est très française et les cataplasmes sur jambe de bois genre championnat d’Europe de foot (la vieille recette Panem et circenses) ne servent pas à grand chose. Si ailleurs (en Allemagne, en Grande-Bretagne…) elle conduit à des positions populistes (euroscepticisme, refus des flux migratoires, refus d’un engagement militaire et financier hors de frontières), celles-ci sont véhiculées par des mouvements sans ambition théorique ou philosophique. En France, la discussion a justement – comme toujours –  ces prétentions.

Il est un fait sur lequel il convient peut-être de revenir. L’histoire est parcourue de mouvements de ce type, de crises des valeurs, d’un pessimisme culturel certain d’une décadence irrémédiable. On ne cesse de faire du neuf avec du vieux. Hélas ! Hésiode, au 7e siècle avant J.-C. parlait, dans son épopée Des travaux et des Jours, de la disparition du Siècle d’Or remplacé par un Siècle d’argent, puis, à son époque, par un siècle de fer (de guerres – ce que Voltaire loue malicieusement dans son Mondain). Platon et les auteurs de la période hellénistique y ont aussi recours. Anaximandre de Millet est à cet effet un exemple extrême. Pour ce physicien et philosophe, il n’y a pas que la culture qui un jour ne s’effondre et ou ne doive s’effondrer : c’est le sort commun de tout ce qui existe.

Plus tard, Montesquieu expliquait la grandeur et la décadence de l’Empire romain sous entendant après bien d’autres que l’histoire était cyclique, passait forcément par des hauts et des bas, et Jean-Baptiste Vico se servait de métaphores « organiques », biologiques comme le vieillissement et la mort pour décrire la décadence culturelle inévitable.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, alors que l’industrialisation progresse, l’optimisme philosophique des Lumières et les excès du positivisme ne sont pas seulement attaqués par la réaction religieuse ou les auteurs conservateurs, loin s’en faut !  S’y mêlent des accents violemment anti libéraux, nationalistes et antisémites. Certains évoquent une prochaine apocalypse qui, au prix du sang versé, comme un sacrifice propitiatoire, apportera peut-être une régénération.  En Allemagne, des auteurs comme Wilhelm Marr, en France comme Gobineau et Drumond, en Angleterre comme Matthew Arnold mêlent pessimisme culturel et racisme, peur d’un complot international qui, lié au matérialisme menacerait la culture de l’occident.  D’autres comme Thoreau aux États-Unis, William Morris en Grande-Bretagne, Paul Lafargue en France dénoncent le productivisme ambiant, l’abrutissement des producteurs (ce que fait aussi Tocqueville), un progrès fallacieux, lié au capital, à des valeurs jugées comme frelatées, niant l’homme et qui marque une régression de la civilisation. Tous évoquent « la décadence ».

La philosophie participe à cette critique avec des auteurs comme Schopenhauer ou Nietzsche et, au XXe siècle, on peut dire que les écrits de Freud ne débordent pas d’un optimisme béat en ce qui concerne la culture occidentale. En France, vers 1930, un auteur proche du marxisme comme Georges Sorel partage ce pessimisme culturel. Inutile d’évoquer les auteurs et théoriciens fascistes ou nazis annoncés par des théoriciens comme Vollgraff ou Spengler pour qui la décadence de l’Occident est un fait.  

Les beaux-arts eux-mêmes y ont pris et y prennent une part active. Comment comprendre autrement l’évolution de la peinture ou de la sculpture moderne avant 1900 et pendant plus de la première moitié du XXe siècle, comment comprendre autrement le dadaïsme, le surréalisme, les tentatives pour révolutionner le roman ? Comment comprendre l’art soviétique ou Arno Breker ?

Cependant, nous voyons aussi que si les surréalistes enterrent symboliquement Anatole France et ce qu’il représente, ils proposent autre chose : une nouvelle culture qui leur paraît plus riche, plus généreuse, plus humaine ! Si les impressionnistes vouent l’académisme aux gémonies, la dénonciation d’une prétendue décadence ne se referme pas toujours sur un nihilisme frileux.

L’histoire ne se répète pas, dit-on, mais tout de même, elle ouvre des perspectives.

Parmi les phares de la philosophie des Lumières, des hommes comme d’Alembert et Condorcet, dans les années 1770-1780, jettent un regard sombre sur leur pays. Dans ses lettres à Frédéric II, d’Alembert se plaint amèrement de la décadence française qui n’épargnerait aucun domaine. Ainsi, le 19 septembre 1779, il lui écrit :

Vous n’avez que trop raison, Sire, sur la décadence où tout est tombé, et sur le grand vide que laisse la mort de Voltaire ; mais tel est le sort des choses humaines. Quand même notre littérature se remonterait, je doute qu’elle puisse de long-temps produire un homme aussi rare, et qui réunisse tant de talens à un aussi haut degré.[…]

Le roi de Prusse saisit la balle au bond et en rajoute bien sûr : il n’a jamais admiré que Racine et les classiques avec l’exception de son contemporain Voltaire. Il sait que dans les pays allemands, l’image du Français est dévaluée : vantard, précieux, superficiel. Un petit-maître imbu de lui-même mais en réalité une baudruche qui se dégonfle aisément. Sans son frère, le prince Henri, francophile à tous crins, on n’aurait pas décerné en 1784 le prix (ex aequo !) de l’Académie à Rivarol pour son Discours sur la langue française, discours que les intellectuels allemands, à de rares exceptions utiliseront pour démontrer la décadence française, un prix qui n’est en fait qu’un chant du cygne prévu par un souverain cynique qui pense avoir encore besoin, un temps, de cette langue comme il l’explique dans sa Lettre sur la littérature allemande (1780). Un abbé de son Académie, Carlo Dénina démontrera à la même époque, soutenu par Frédéric, que dans le fond les Français n’ont rien inventé en littérature, mais qu’ils ont su profiter des autres : des Anciens, des Italiens, des Espagnols… Ils ont simplement su mettre en forme ce que d’autres avaient créé tout simplement parce que leur langue unifiée, régularisée par volonté d’abord politique, était un instrument de qualité. Ce demi-compliment étant repris par deux constatations : l’histoire montre assez les vicissitudes de la littérature et des réputations, et le fait que d’autres nations (la Prusse, par exemple !) sont sur la voie d’obtenir une langue aussi policée, mais dont les qualités intrinsèques sont peut-être même supérieures à celles d’une langue figée dans une syntaxe peu plastique et peu apte à créer de nouveaux mots !  Une rivalité franco-allemande, déjà !

Cette décadence signalée par d’Alembert et Condorcet l’est aussi par des grammairiens comme Jean-Charles Laveaux qui, en 1802, montrera à lui seul aux Académiciens et membres de l’Institut comment l’on doit faire un bon dictionnaire, et bien sûr par quelques romanciers tels Laclos, dont le chef-d’œuvre est aussi la chronique d’une société, d’un modèle politique, social, culturel qui s’effondre !

Rien de bien particulier donc, ces bouffées de pessimisme s’échappent périodiquement…

Cependant, pas de fumée sans feu. Quelques années après la mort de d’Alembert, la Révolution pensera balayer le vieux monde, régénérer la France et une nouvelle société tentera de se mettre en place. Il est rare qu’un excès de pessimisme ne soit pas suivi d’une secousse importante. Qui sait si le pessimisme polyvalent actuel ne prépare pas des lendemains qui chantent.

 

 

Selon Camus, le pessimiste est un optimiste actif. Laissons-nous surprendre !

 

1)Voir aussi  Rigoley de Juvigny, De la décadence des lettres et des mœurs: etc., 1787.

8 COMMENTS

  1. Ecrire que Houellebecq aurait « profité » de l’attentat contre Charlie Hebdo pour lancer « Soumission » est inqualifiable ! Le livre était dans les tuyaux bien avant l’attentat. Et Houellebecq a été l’hôte du journal de France 2 AVANT l’attentat. Au contraire, après le 7 janvier, il a cessé la promotion de son livre — qui il est vrai n’en avait plus besoin, toute la presse en parlait et le bouche-à-oreille fonctionnait à plein. Je crois que vous lui devez des excuses !

    • J’ai personnellement acheté le bouquin de H. moins par intérêt pour cet auteur (dont j’apprécie, parfois, l’humour) que parce que les événements du début de l’année 2015 m’avaient touché et que, cherchant à « comprendre », j’ai lu presque tout ce qui se rapportait à l' »islamisme ». Vous ne pourrez pas nier que les ventes de ce livre n’aient pas été « boostée » (puisque le mot « profité » vous choque) par ce tragique événement. Je ne pense devoir d’excuses à personne et H. doit bien peu se préoccuper de l’avis et des excuses possibles d’un inconnu sans importance.

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