Partager :

" /> Les porcs, la SILL et l'intérêt général - 7seizh.info

Les porcs, la SILL et l’intérêt général

Soutenez 7seizh par Paypal

écologieDans le pays de Brest, il y plusieurs exemples d’oppositions à l’implantation ou au développement d’activités économiques. Les résistances sont le fait de riverains et d’associations de protection de l’environnement. Cela va d’un recours contre un projet d’élevage d’ormeaux, près de la plage du Vougot à Guisseny, à celui contre le développement du traitement de mâchefers à Plabennec, en passant par les victoires des opposants au stockage des déchets inertes à Rumengol, près de la forêt du Cranou.  Deux cas ont particulièrement suscité de réactions dans les derniers mois : un élevage de porcs à Landunvez et le projet d’usine SILL à Guipavas.

La commune de Landunvez est située sur la cote au nord-ouest du Finistère, près de Portsall. Une des implantations de l’élevage AVEL VOR veut passer d’une production de 8000 porcs par an à plus de 13000. Le rapporteur de l’enquête publique a donné un avis défavorable en novembre 2015. Le préfet a quand même donné son accord, estimant que des éléments complémentaires avaient été fournis. Les associations Eau et Rivières de Bretagne, Avenir et Environnement en Pays d’Iroise et  l’Association pour la Protection et la Promotion de la Cote des Légendes sont alliées contre ce projet.  Elles redoutent son impact sur le bourg à proximité et sur le ruisseau « le Foul » longeant l’exploitation et débouchant, tout au bout, sur la plage de Penfoul, très appréciée des touristes et des surfeurs.  Une pétition sur le site Change.org a reçu plus de 2800 signatures depuis le mois d’avril. Le 1er août dernier un recours a été déposé devant le tribunal administratif pour faire annuler l’autorisation d’extension. L’élevage et l’opposition à celui-ci ont fait l’objet d’articles dans le Télégramme, Ouest-France mais aussi Le Monde. Le site Reporterre.net  classe ce projet parmi les plus inutiles. France3 régions y a consacré un article sur son site le 31 août. Le 9 octobre un reportage de 13 minutes traite du sujet dans l’émission 66 minutes sur M6. La tension est vive entre l’AEPI, association de riverains, et l’éleveur. Celui s’est imposé à leur assemblée générale. Mais les opposants suscitent plutôt la compréhension que  la désapprobation générale.

A Guipavas, commune de l’aéroport de Brest, l’implantation d’une grande usine de production de poudre de lait du groupe SILL , dans une zone d’activité en cours de développement au lieu-dit Lavallot, rencontre des difficultés.  Des riverains ont engagé un recours contentieux contre le permis de construire. Ils redoutent plusieurs conséquences négatives : nuisance sonores, circulation des camions, dépréciation du prix des biens immobiliers, etc. Le risque environnemental avancé porte essentiellement sur la nappe phréatique. Par un fonctionnement traditionnel ancien, les riverains, organisés en association, s’approvisionnent en eau potable directement à partir de cette nappe. L’affaire a fait l’objet de plusieurs articles dans la presse et les médias locaux. L’entreprise a reçu de très nombreux soutiens, dont :  la Chambre d’Agriculture du Finistère, la CCI de Brest, la section Finistère du Medef, la Fédération BTP du Finistère, la FDSEA, Produit en Bretagne, le maire de Brest et Président de Brest Métropole, le président du Conseil Régional et Ministre de la Défense.  Dernier épisode : la SCARMOR, regroupant les centres Leclerc de Bretagne, a mis en ligne une pétition pour soutenir le projet contre « des oppositions vénales prétextant des motifs écologiques ». En deux semaines elle a reçu plus de 2600 signatures. La grande distribution affiche ainsi une solidarité avec un secteur agro-alimentaire, dont elle est  la cible traditionnelle des critiques. Les riverains, assez isolés, sont soumis à forte pression. Ils sont accusés par certains de privilégier leurs intérêts  particuliers au détriment de l’intérêt général.

De l’intérêt général en particulier

Dans les deux cas, c’est d’abord pour la préservation de la qualité de leur cadre de vie que les opposants mettent en avant les impacts négatifs sur la nature. C’est leur intérêt et il est bien légitime qu’ils exercent les recours que la loi autorise. A Landunvez, les algues vertes sont présentes dans les petits ports des alentours et cette commune a vu le plus de détections de bactéries fécales dans l’eau de mer l’été dernier, dans le pays de Brest.  Pour la SILL, la tension accrue vient de l’ampleur du projet, propice aux réactions politiques, et d’une certaine urgence pour ses promoteurs. Cette usine est déjà en retard de plusieurs années, suite à deux déconvenues précédentes à Plouvien et Milizac. On voit cependant mal pourquoi les habitants de Guipavas auraient moins le droit de se plaindre. Quant au reproche de vénalité, face à la forte dépréciation de leurs biens immobiliers, ils ont logiquement  sollicité une compensation financière, solution déjà tentée par l’entreprise à Plouvien.  Ils cherchent ainsi à ne pas perdre d’argent au profit de celui qui veut en gagner en « consommant » le bien commun que constitue l’environnement.

Au niveau communal et du Pays de Brest, l’intérêt affiché des projets est celui de l’emploi et du maintien d’une économie productive contre une économie résidentielle qui tendrait à devenir prépondérante. Leur défense reprend parfois les éléments de certains programmes électoraux des dernières élections régionales. Cet aspect reste modéré à Landunvez, où les tensions restent localisées. Mais, à Guipavas, avec environ 70 création d’emplois espérées, des retombées pour le port de commerce de Brest et la perspective de mise en valeur d’une surface importante de la ZA de Lavallot, les enjeux sont importants.  Le problème du recours des riverains vient en réalité du délai de décision du tribunal, situé entre 1an et demi et deux ans et demi.  Cela peut avoir un impact très négatif sur le projet qui risque de rater le bon créneau de lancement. La dimension environnementale est bien prise en compte dans son dossier. L’enquête publique s’est conclu favorablement. Les opposants risquent fort de perdre, mais de perdre « trop tard » pour la SILL. A la crainte de l’échec final du projet s’ajoute peut être celle-de ceux qui ont fait miroiter au dirigeant de la SILL une zone « sécurisée » d’implantation qui s’avèrerait en réalité un dernier, car fatal, marécage économique. C’est tout un réseau d’acteurs du monde économique qui s’est mobilisé. Le 28 octobre, le PDG a annoncé dans un reportage du JT de Tebeo que les banques ne débloquaient pas les prêts tant que les recours n’étaient pas épuisés et qu’il y en allait des emplois de ses salariés. Dirigée par l’entrepreneur de l’année 2015, l’entreprise n’a pas l’air en danger. Mais elle risque de ne pas gagner de parts de marchés dans un secteur de la poudre de lait déjà très fréquenté.

Au niveau régional, national et international, la perspective change. Les problèmes de surproduction de porcs sont tellement bien connus que la nouvelle d’une extension d’un élevage suscite logiquement l’étonnement et la circonspection. Pour le lait en poudre, la situation est un peu différente. L’eldorado chinois entrevu à travers le développement de l’usine géante de Carhaix fait espérer à de nombreux acteurs économiques un nouveau marché permettant d’écouler la surproduction laitière issue de la fin des quotas laitiers en Europe. Rien qu’en Bretagne administrative, plusieurs projets similaires à celui de la SILL, parfois bien plus importants, sont déjà opérationnels ou en passe de l’être, par exemples : à Carhaix, Quimper, Crehen et dans le pays de Vitré. Cela s’observe évidemment également en Normandie. Au bilan, toute une filière en Europe semble se précipiter vers le radeau de sauvetage du lait en poudre. Le prix de ce genre de produit a pourtant  déjà sérieusement chuté en 2014 et 2015. Les industriels chinois disposent déjà d’une usine géante à Carhaix et en prévoient d’autres sur le même site. Il apparaît clairement que l’on produit déjà bien trop de porcs et que l’on ne va pas manquer d’usines de lait en poudre.

En élargissant encore la perspective,   les projets de Landunvez et Guipavas prennent place dans un contexte où la planète consomme ses ressources dès le 8 août de l’année en cours et où plus de la moitié des vertébrés ont disparu en quelques décennies.  Malgré le plaisir que l’on ressent à la lumière du soleil, une petite voix de plus en plus inquiète attire notre attention sur les changements climatiques. L’effet de serre est à l’œuvre, l’élevage intensif y contribue. Les abeilles ont été trop longtemps sacrifiées sur l’autel de la productivité agricole et de l’utilisation inconsidérée de pesticides. Le printemps s’annonce en général par un épisode de pollution par des particules fines dans l’air, venues du nord ou de l’est de l’Europe.  La prise de conscience écologiste est à présent du bon sens réaliste, et non plus de l’idéalisme. L’épuisement et la spécialisation de notre environnement afin de satisfaire notre appétit immodéré, et entretenu à des fins de  profit, des protéines animales sont bien exposés dans l’ouvrage « Antispéciste » d’Aymeric Caron. Que l’on apprécie ou pas le personnage, son livre est complet et accessible.  Il pointe notamment du doigt le manque d’attention accordé à la souffrance d’animaux surexploités. Les producteurs sont eux-mêmes asservis dans un système écrasant, entraîné dans une fuite en avant qui ne peut qu’être fatale pour la biodiversité. Intelligemment, Aymeric Caron démontre l’intérêt de la pensée antispéciste pour l’avenir de la faune, de la nature et de l’avenir de l’humanité en général.  Nous sommes dans un système délirant où, alors que nous consommons déjà trop de protéines animales, il y a surproduction de lait et de viande. Et, pour surproduire, tout un pan de la production agricole spécialise l’environnement et privilégie le rendement, à coups d’OGM et de pesticides.   Cela fait 35 ans que le système publicitaire tente de programmer les esprits avec « les produits laitiers sont nos amis pour la vie » alors que, ou parce que, l’on produit trop. Malgré toutes les précautions, les études et le souci affiché du respect des normes  environnementales, l’extension d’un élevage de porcs et la création d’une usine de poudre de lait ne sont que la continuité de ce système mortifère.

Plus on prend du recul par rapport à des conflits d’intérêts locaux entre groupes inégaux, plus on s’aperçoit que l’intérêt général, trop vite brandi à leur profit par certains, ne l’est pas vraiment. Bien sûr, il est très facile de donner des leçons de morale générales tout en ne faisant rien d’autre que demander « autre chose ». Bien sûr, il faut que quelqu’un maintienne et développe  de l’activité et des emplois. Ce n’est pas comme si, à l’emplacement visé par la SILL, il y avait  un entrepreneur « moderne » prêt à venir s’installer et relever le défi. Les élus sont dans un système où, pour durer, ils doivent pouvoir afficher des résultats concrets à court terme. Et ils doivent faire avec le dynamisme entrepreneurial tel qu’il se présente, conditionné par l’héritage régional. Une des difficultés de l’écologie politique c’est qu’elle cherche à agir contre un danger réel mais que, hors de quelques combats locaux emblématiques,  une  majorité de l’électorat le considère toujours comme suffisamment lointain. Elle œuvre donc à la prise de conscience au plus tôt, avant qu’il ne soit vraiment trop tard. Rien ne permet cependant d’espérer une remise en question concrète du système en Bretagne.   Les résistances des riverains concernés et des associations « écolos », parfois soutenues par quelques conseillers municipaux, font salutairement remonter les préoccupations environnementales. Ce sont des facteurs favorables à l’émergence d’une économie innovante et d’une génération d’entrepreneurs novateurs.  L’intérêt général à long terme réside plus dans l’expression de ces résistances que dans  l’enfermement dans le fonctionnement actuel.

Au final, et pour revenir sur un plan local, peut être le recours des habitant de Guipavas va-t-il rendre caduc le projet de la SILL. La place laissée libre pourrait être utilisée par la SCARMOR pour déménager son centre logistique du Relecq-Kerhuon assez mal placé près du passage à niveau numéro  306, compte tenu du fort trafic de camions qu’il génère, ou des cortèges de tracteurs d’agriculteurs en colère qui viennent parfois bloquer l‘entrepôt. Ce passage à niveau, vieux cheval de bataille local, est déjà très sécurisé par des barrières, des feux et un radar automatique. Mais la municipalité veut créer une voie d’accès direct pour la SCARMOR évitant le passage à niveau, sollicitant par la même occasion de grosses subventions qui seraient peut être mieux utilisées ailleurs. Cela implique également de sacrifier une zone naturelle nommée « la Coulée Verte » proche des résidences et que tente de défendre une association. Les résistances à divers endroits pourraient ainsi aboutir à un meilleur compromis général. Pendant, ce temps la SILL pourrait peut-être choisir de plutôt développer la production de soupe de sa marque « La Potagère ». Ce serait bio et vegan.

 

A propos de l'auteur

-

Actualité, Politique, Défense, Bretagne

Visualiser 8 Comments
Ce que vous en pensez

Laisser un commentaire

XHTML: Vous pouvez utiliser les expressions html suivantes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Média participatif : contact(at)7seizh.info 0033 (0) 972 338 711 - regie.publicitaire(at)7seizh.info Mentions légales - Conditions générales d'utilisation

L’utilisateur s’interdit de manière non exhaustive :

- de diffuser des informations contraires à l’ordre public ou aux bonnes mœurs, - de détourner la finalité du service pour faire de la propagande ou du prosélytisme, de la prospection ou du racolage, - de publier des informations à caractère commercial, publicitaire ou constituant de la propagande en faveur du tabac, de l’alcool, ou de toute autre substance, produit ou service réglementé - de diffuser des contenus contrevenant aux droits de la personnalité de tiers ou présentant un caractère diffamatoire, injurieux, obscène, pornographique, offensant, violent ou incitant à la discrimination, à la violence politique, raciste, xénophobe, sexiste ou homophobe, - de publier des informations contrevenant à la législation sur la protection des données personnelles permettant l’identification des personnes physiques sans leur consentement, notamment leur nom de famille, adresse postale et/ou électronique, téléphone, photographie, enregistrement sonore ou audiovisuel, - d’accéder frauduleusement au site et notamment aux services interactifs, ainsi qu’il est indiqué dans les conditions générales d’utilisation du site.

7seizh.info ® Tous droits réservés-2012-2016 © 7seizh.info.