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Publié le : jeu, Jan 5th, 2017

Lettres d’Allemagne (4) : un tour en Suisse

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Mon cher Fanch,

Aujourd’hui, je vais passer la frontière et faire un tour chez les Helvètes, là où des populations celtes ont laissé de beaux souvenirs, ce qui fait que je m’y sens comme chez moi. Et puis ici, dans ce qu’on appelle le Dreieckland, le triangle Bâle/Mulhouse/ Fribourg, les frontières ont gardé (heureusement) quelque chose d’artificiel. En Alsace, en Suisse du nord ou au Pays de Bade, les dialectes alémaniques qu’on y parle se ressemblent beaucoup, les traditions également, l’Histoire… Pourtant, les choses aussi évoluent et cela peut nous intéresser, nous les Bretons.

Il est assez connu que les Suisses francophones n’apprennent l’allemand qu’avec peu d’enthousiasme. On leur enseigne en effet généralement l’allemand standard, qu’en France, réflexe jacobin (mais aussi trop souvent en Allemagne), on appelle le « haut allemand » (Hochdeutsch). C’est très bien s’ils voyagent en Allemagne ou ont des contacts avec des Allemands. Ils peuvent à la rigueur se débrouiller dans les cantons alémaniques quand ils demandent quelque chose, mais pour comprendre, c’est une autre histoire ! Le schwitzerdütsch, ou plutôt les diverses variantes de l’alémanique du nord de la Suisse, leur restent le plus souvent incompréhensibles : les accents, le vocabulaire parfois, la syntaxe… En effet, si dans la Confédération, quatre langues sont officielles, la tendance actuelle est de donner de plus en plus d’importance, d’officialité aux parlers.

Ainsi, le canton d’Argovie vient-il de décider que la langue officielle d’enseignement et de communication dans les jardins d’enfants et les écoles primaires ne serait plus l’allemand mais ce fameux schwitzerdütsch (qui n’était que langue vernaculaire, non enseignée) ! L’allemand standard et l’anglais s’apprendront au collège avec – éventuellement – le français et l’italien. Évidemment, les enfants restent continuellement confrontés (TV, livres, journaux…) à cet allemand standard hors de l’école et vivent quasiment une situation de bilinguisme (certains parlent de diglossie). Une série d’études a renforcé ce que l’on sait depuis longtemps : l’apprentissage du parler (Mundart), qui devient ainsi une langue à part entière (ce qu’elle était dans les faits, mais l’école officialise une situation), favorise le multilinguisme. Bien savoir sa langue maternelle et commencer à s’exprimer dans une autre, effectuer des allers-retours, des transferts, des « adaptations », développe des potentialités, une ouverture aux langues étrangères. Tu sais bien Fanch que j’ai eu le plaisir de m’occuper d’un établissement franco-allemand pendant plusieurs années et je peux t’assurer que les élèves français et allemands, qui souvent au départ, ne parlaient que leur langue maternelle, acquerraient progressivement les compétences nécessaires pour passer sans difficulté les deux bacs nationaux, vivre une bilingualité d’excellent niveau, avoir une vraie connaissance et compréhension de l’autre ! Enfin, en prime pourrait-on dire, le niveau en anglais était pour tous excellents, tout élève quittant le lycée à la fin du cursus étant en fait trilingue, prêt à apprendre d’autres langues et ouvert à d’autres cultures. Parler deux langues, c’est souvent en maîtriser ensuite bien plus… Mais ce n’est pas à toi que je vais faire la leçon : tu te bats assez pour qu’enfin le breton soit enseigné dans tous les établissements scolaires, à parité avec le français pour tous les élèves qui le souhaitent, et c’est bien ainsi !

En Argovie donc (mais aussi ailleurs dans le pays), pour les 74 500 élèves, le jour de la dernière rentrée, les 8320 instituteurs devront enseigner en schwitzerdütsch. C’est le résultat d’un référendum populaire de mai 2014 par lequel la majorité des votants à dit oui à ce type d’enseignement. Le contrat des instituteurs qui, d’ici la fin 2018, n’auront pas réussi à acquérir les compétences linguistiques nécessaires sera purement et simplement dénoncé, ce qui provoque quelques remous chez les Allemands ayant abandonné un poste dans leur pays pour enseigner en Suisse (salaires plus que doubles, mais contractuels, avec beaucoup moins de vacances mais des groupes souvent restreints)1.

En France, tu ne le sais que trop, le statut des langues dites régionales est malheureusement ce qu’il est et on peut seulement rêver d’enfants bretonnants qui commenceraient leur école primaire dans cette langue. Rêver ? À moins que… Rien n’est jamais définitivement perdu, mais il faut continuer à lutter contre la routine et les pesanteurs, les idées reçues et les clichés : le faible niveau en langue de nos bacheliers ne sera jamais effacé par une initiation à l’anglais ou à l’allemand en maternelle ou en primaire. Ce qu’il faut, c’est s’appuyer sur du solide : bien connaître sa langue maternelle. Si c’est le français, il faut bien le faire apprendre, comprendre, si c’est le breton ou l’alsacien, le catalan ou l’arabe, il faut profiter de cette chance pour accéder aisément aux autres langues…

Évidemment, ce n’est pas demain la veille : nos politiques, par pusillanimité, par calcul, par routine, par manque de vision freinent des quatre fers, les parents font souvent chorus car ils ont peur que cette voie ne soit négative pour des études futures et les profs craignent trop souvent ce qu’ils ne connaissent pas, ce qui sort des habitudes…

Mais bon, pour parodier le divin marquis (qui n’était vraiment pas divin) : Bretons, encore un effort si vous voulez être vraiment républicains, c’est-à-dire prendre votre destin, la chose publique à pleine mains, vos mains. On ne va tout de même pas se contenter des noms de rue avec leur sous-titrage breton, du panneau Roazon pour Rennes (!) à l’entrée de la ville. On ne va pas toujours accepter ces aumônes consenties par un jacobinisme cachant sa sclérose sous une façade arrogante alors qu’en même temps, contre toute logique historique, culturelle Nantes est arrachée à la Bretagne !

Tu vois, je suis parti faire un tour en Suisse parfaitement décontracté et je termine par la Bretagne avec une grosse colère… Ça te rappellera les longues discussions qu’on avait dans le temps quand on était étudiants et qu’on passait plus de temps au Brestois, en haut de la place Saint-Michel, qu’à la fac de Lettres à Villejean ! On était tellement certains des lendemains enchanteurs d’une Bretagne réconciliée avec elle-même, sans complexe vis-à-vis du pouvoir parisien, fière de ses langues, de son passé mais capable d’inventer un autre mode de développement et de vie ensemble, et … On a pris du retard, mais le temps passé, les expériences désastreuses télécommandées par Paris et souvent mises en place par des « collabo(rateurs) indigènes », ont ceci de bon : elles montrent ce qu’il ne faut pas ou plus faire.

Allez,

Kénavo

1 Dans le primaire, les enseignants sont contractuels : recrutés par le conseil municipal.

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