Lettre d’Allemagne (5) par François Labbé

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Ma Doue benniget/ Mein Gott!

 

 

Mon cher Fanch,

 

Imagine : tout une petite ville pieusement réunie ; un prêtre qui célèbre une messe en plein air ; les édiles, les représentants d’une multinationale implantée sur place au milieu de la foule. À la fin de l’office (chanté), le prêtre bénit un énorme bloc de calcaire, ce calcaire qui est extrait de la carrière locale appartenant à cette multinationale. Le directeur du site sert d’enfant de chœur et présente avec recueillement l’eau bénite au desservant ! Odeurs d’encens, puis de saucisses grillées puisque tout ce petit monde se réunit ensuite pour trinquer ensemble autour de tables décorées de fanions portant le sigle de l’entreprise…

Tu te demandes bien quand et où se passe cette scène… En Bretagne, peut-être, marmonnes-tu, peu convaincu, en ajoutant « Il y a 30 ou 40 ans, à l’inauguration d’une carrière de kaolin ? »

Eh bien non !  Tu n’y es pas du tout ! La cérémonie a eu lieu il y a 5 jours en cette partie du Pays de Bade où je demeure et qui s’appelle le Markgräflerland (le margraviat =  ancienne marche du Saint Empire romain germanique) ! Là où un Breton comme moi ne peut que se sentir chez lui. D’abord parce que, comme je te l’ai déjà dit, avant l’occupation romaine puis l’arrivée des Alamans, la région était habitée par des populations celtes qui ont laissé des traces dans la toponymie et des vestiges parfois spectaculaires, mais aussi parce qu’il s’y passe des choses qui ne seraient pas sans analogie avec la religiosité bretonne, des pardons « à l’ancienne »!

Les faits : une multinationale belge vient d’acheter à une multinationale allemande une carrière de calcaire qui se trouve juste derrière notre petite ville, au milieu de forêts assez belles et de collines agréables.

Un peu avant l’achat, cette multinationale a toutefois eu ses exigences. Ce qui était à vendre ne lui suffisant pas (la surface actuelle de 20 ha et une réserve à utiliser immédiatement de 20 ha supplémentaires), elle a exigé de la municipalité qu’une nouvelle tranche de 20 ha de cette forêt lui soit réservée pour des agrandissements ultérieurs (où pour une revente car il faut toujours que la mariée soit belle, susurrent les mauvaises langues comme moi). Grande discussion dans les chaumières : peut-on, doit-on ainsi détruire une forêt aux arbres séculaires pour répondre aux appétits de l’industrie ? Doit-on ravager un lieu de promenades apprécié ? Quelles vont être les retombées en matière d’environnement des fours à chaux   redimensionnés et alimentés par des résidus d’huiles lourdes ? On dit partout qu’il faut lutter contre les rejets de Co2, les rejets de dioxine ne sont pas á exclure… Difficile de comprendre pour le citoyen lambda à qui on interdit son feu de cheminée… Les responsables ont beau promettre que tout se passera bien, que tout est sécurisé, étudié…, certains doutent et le font savoir. Mais, comme partout, on sort alors l’argument majeur : 100 postes de travail vont être pérennisés, des générations d’enfants pourront travailler là où leurs pères et mères ont travaillé. On promet même 40 ans de sécurité de l’emploi, un atout indispensable à la région ! Alors, bien entendu, on veut croire aux promesses et puis l’entreprise sera généreuse, elle a déjà fait savoir qu’elle s’occuperait du stade de foot, de la nouvelle pelouse… Les quelques opposants sont regardés de travers pour employer une litote… Tout le monde est pour la nature, mais il faut être réaliste. La firme a promis d’utiliser les dernières technologies, de procéder plus tard à la renaturation des sites exploités. Il n’y avait pas à hésiter. Les contrats ont été signés et il y a eu cette grande fête (votive) pour marquer l’événement. Dieu avec nous !

Rien d’étonnant en fait : le Pays de Bade a pour ministre président un Vert. Un « reallo ». Chez les Verts 2 tendances s’opposent : les Reallo et les Fundi (Fondamentalistes). Les premiers ont une vision light de la protection de l’environnement donnant la priorité à l’économie, au travail, à la diminution de la dette et les Fundi sont carrément exigeants, avec des ambitions plus révolutionnaires et sociales. À ces deux tendances s’ajoutent des nuances : les chrétiens, les agnostiques, les plutôt gauchistes, les anticapitalistes, les proches d’une droite dure, les antimondialistes… Notre président, ancien chrétien démocrate, lui, il ne rêve que d’être un Land modèle (la concurrence avec la Bavière est vive !) sur tous les plans. Il a même fait savoir qu’il menait régulièrement des pourparlers secrets avec d’autres hommes politiques, avec des firmes etc. considérant – ce sont ses paroles – qu’il ne faut pas être naïf : pour conduire une bonne politique, il n’est pas indiqué de tout mettre d’emblée sur la table aux yeux du public. Quand les choses sont assez avancées, on peut être plus direct… Cette position, assez cynique, il faut le dire, cette compréhension étonnante de la démocratie a suscité bien des remous, mais comme un caillou dans l’eau provoque des ondes : au bout d’un moment la surface de l’eau retrouve son calme comme s’il ne s’était rien passé.

Voilà mon cher Fanch pour ton édification.

Cela me rappelle un autre événement qui m’avait drôlement marqué dans le temps où Yannick, notre fils a été scolarisé dans le village où nous habitions. Tous les parents et les enfants (avec leurs cornets de rentrée remplis de friandises et de menus cadeaux pour faire passer l’angoisse) se sont retrouvés dans une salle de classe. Nous avons été accueillis par le pasteur (il y avait un crucifix au mur), le directeur de la Caisse d’Épargne et le directeur de l’école ! Quelle trilogie ! Le père, le fils et le simple d’esprit ! Le pasteur a fait un petit sermon et distribué à chacun une mini Bible illustrée, ne s’encombrant pas à demander la religion de chacun ou l’absence de religion. Le banquier a distribué un livret avec un petit pécule de départ de 5 DM et a prononcé quelques paroles sur les vertus de l’épargne et du travail. Le directeur enfin a présenté l’institutrice avant que les élèves d’une plus grande classe ne donnent un petit concert et que l’assemblée des parents ne soit conviée à un vin d’honneur (offert par la caisse d’épargne) !

La banque, l’Église, l’État… Il ne manquait plus que le représentant du patronat et tout était dit, pour une vie !

Heureusement qu’on ne connaît plus tout cela au pays !

 

Allez, cher Fanch, Kénavo !

 

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