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Arthur de La Borderie, par François Labbé

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La Bretagne très tôt a eu ses historiens. Pierre Le Baud, Bernard d’Argentré, Pierre Landais, Dom Lobineau ou Dom Morice, pour ne citer que quelques noms, ont produit des sommes considérables qui ont permis de préserver la mémoire de la province et conservent un grand intérêt même si de tels écrits sont marqués par les habitudes des temps où elles ont vu le jour.

Il faut attendre le milieu du XIXe siècle avec Arthur Le Moyne de La Borderie pour que la méthode érudite s’impose dans les études sur l’histoire de la Bretagne alors que les historiens celtomanes font de l’histoire davantage l’objet d’un récit, souvent sans grandes bases documentaires, que d’une recherche méthodique. L’Histoire étant d’abord histoires.

Arthur de La Borderie appartient à l’une des plus anciennes familles de Vitré, celle des Lemoyne ou Le Moyne, qui, durant quatre siècles, s’est distinguée au service du Parlement de Bretagne, de la Cour des Comptes et de l’Église et dont une branche acquit en 1510 la terre de la Borderie.

 

 

Élève du collège royal de Rennes, Arthur – qui voit le jour en 1827 à Vitré dans le vieil hôtel familial de la place du Marchix – est marqué par un de ses professeurs historien, un oncle de François-Marie Luzel, Julien-Marie Le Huërou (1807-1843) que Michelet appréciait pour sa rigueur et avec lequel il correspondait. Notons que ce professeur, sur la lancée des précurseurs de l’Académie Celtique (créée en 1805), est un des premiers à collecter contes, chants et légendes en Bretagne à la suite d’Aymar de Blois (1760-1852), du comte Jean-François de Kergariou, de Madame de Saint-Prix ou du Chanoine Mahé. En effet dès les années 1825 avec Jean-Marie Penguern et Jean-René Kerambrun (1813-1852), il se lance dans la collecte en Trégor. C’est aussi l’époque où des érudits comme le chevalier de Fréminville, Émile Souvestre ou Louis Dufilhol (1791-1864) font connaître ces collectes au grand public. La parution en 1839 du Barzaz Breiz, d’Hersart de La Villemarqué, est l’événement qui illustre alors l’originalité de la tradition poétique de langue bretonne tandis que les chants de Haute Bretagne seront collectés un peu plus tard. Les collecteurs de l’époque ont au moins trois buts :

  • prouver que cette poésie populaire constituée en majorité de chants appartient de plein droit à la littérature,
  • rechercher tout ce qui concerne l’histoire de la Bretagne.

  • montrer la richesse du patrimoine populaire, son ancienneté et son originalité,

  • sauvegarder tout ce qui risque de disparaître.

On le voit, l’ambiance du temps, les relations du jeune Arthur, ses professeurs, cette vieille ville de Vitré, tout est en place pour que l’amour de l’histoire de la Bretagne s’empare de lui[1].

Pourtant, ce penchant qui se manifeste tôt n’est pas du goût de son père qui veut faire de lui un avocat. En fils obéissant, il accepte donc d’étudier le droit, à Rennes puis à Paris. Il obtiendra ce titre de juriste désiré par les ambitions paternelles, mais ce sera tout ce qu’il concédera : il n’exercera jamais. C’est sa façon de faire cohabiter deux exigences opposées, une attitude qui marquera toujours sa personnalité.

Il commence par jeter un regard critique sur le mélange d’histoire et de légendes qui fait encore alors trop le tissu de l’historiographie bretonne et son premier essai marquant est le rétablissement de « la vérité » à propos de la légende de Conan Mériadec, roi de la Bretagne romaine, dont Alain Bouchart avait « historisé » la fable (que Dom Lobineau avait déjà passablement attaquée) .

Conseillé par des amis, il se présente à l’École des chartes, y étudie de 1849 à 1852 et en sort major de sa promotion. Il a appris la paléographie et possède désormais suffisamment d’instruments et maîtrise assez d’approches critiques pour l’examen impartial qu’il souhaite mener des sources de l’histoire bretonne. Pendant ses études, il a eu accès aux manuscrits bénédictins des Blancs-Manteaux et a fait une ample moisson documentaire qui lui servira par la suite.

De retour en Bretagne, à Nantes, de 1853 à 1859, il dirige les archives de la ville. On lui demande alors d’étudier les documents de la Cour des Comptes ainsi que le trésor des chartes des ducs de Bretagne, ce qu’il fait avec beaucoup d’exactitude.

Ses amis le décrivent alors comme un bon vivant : « Ce paléographe bien renté, écrit ainsi un témoin des années nantaises, tenait table ouverte. […] Il ne continuait à boire que du cidre, mais pour ses convives, le bordeaux, le bourgogne et le champagne coulaient à flot ». Derrière cette affabilité, il est cependant un personnage très autoritaire, convaincu de sa supériorité lorsqu’il s’agit d’histoire et qui ne manque pas d’arrogance vis-à-vis de ceux qu’il juge piètres historiens.

Sa fortune personnelle lui permet de consacrer temps et argent à ses recherches. Son esprit d’entreprise, une puissance de travail imposante font que, très vite, il devient l’élément moteur, la personnalité déterminante de l’organisation de la recherche historique bretonne : il soutient et dirige quasiment la section d’archéologie de l’Association bretonne jusqu’à sa disparition en 1858. Il est de tous les congrès, de toutes les manifestations, de toutes les sociétés savantes départementales. Il fonde la Société archéologique de la Loire-Inférieure, est membre fondateur de la Société Archéologique et Historique d’Ille-et-Vilaine, dont il est Président de 1863 à 1890. Il est en outre membre correspondant de la Société archéologique du Morbihan (1858), membre de la Société d’émulation des Côtes-du-Nord (1868). Il sera de l’Académie des Inscriptions et des Belles-Lettres (1869), de l’Association artistique et littéraire de Bretagne, membre non-résident du Comité des travaux historiques au ministère de l’instruction publique (1875), de la Société française d’archéologie, de l’Institut des Provinces…

En 1874 il relancera l’Association bretonne, supprimée sous le second empire, après avoir participé très activement au Congrès Celtique qui s’était déroulé à Saint-Brieuc en octobre 1867…

Un banquet sera organisé en son honneur à Nantes le 6 février 1890 et tous ses admirateurs s’empresseront de lui rendre hommage.

Cette activité débordante est pour lui le moyen de faire passer le message auquel il croit : les méthodes et la rigueur de l’historien moderne. Très marqué par les historiens allemands, il écrit ainsi en 1867 : « Pour se servir des grands mots que l’Allemagne a mis en usage, le caractère essentiel de la méthode historique moderne, c’est l’alliance intime de l’analyse et de la synthèse. » En d’autres termes, rechercher le détail précis et vrai sans perdre de vue l’ensemble et les grandes lignes de l’histoire.

C’est lui qui crée en 1857, à Nantes, La Revue de Bretagne et de Vendée dans laquelle il publie un nombre incalculable d’articles qui lui serviront à commencer une grande synthèse de ses travaux à la fin de sa vie. Il veut aussi rendre accessibles les documents rares, les manuscrits concernant non seulement l’histoire mais aussi la littérature et il est l’instigateur en 1877 de la Société des bibliophiles bretons. On s’adresse à lui avant chaque événement qui touche non seulement à l’histoire mais plus généralement à la vie culturelle de la province, car il ne se limite pas à l’histoire au sens propre du terme, la littérature l’intéresse tout autant, il écrit des monographies sur les auteurs bretons passés et insuffisamment connus comme Poullain de Saint-Foix et cherche à aider les écrivains contemporains chez qui il décèle un vrai talent. Ainsi recevant l’« Élégie de la Bretagne » de Brizeux, le testament littéraire de l’auteur de Marie, malade et qu’on commence à oublier, il écrit en janvier 1857 pour sa Revue de Bretagne et de Vendée à laquelle le poète s’est adressé : « En imprimant les vers qu’on va lire, nous croirions faillir au devoir, si nous manquions d’exprimer notre reconnaissance au poète éminent qui a bien voulu en gratifier notre revue. C’est une consécration pour notre œuvre d’avoir été jugée digne de prêter, avant toute autre, à l’oreille et au cœur de la Bretagne, ce cri de haute poésie et d’ardent patriotisme. » Ni flagornerie, ni formule adressée poliment et traditionnellement à un auteur encore réputé dans cette déclaration, mais l’émotion d’un homme vraiment honoré de cette marque de confiance accordée par celui qu’il considère comme un grand écrivain breton : La Borderie est en effet un « ardent » patriote.

Il songe à la création d’une université de Bretagne, et, sollicité par le doyen Antoine Dupuy, il accepte entre 1890 et 1894 d’être chargé de cours libre, de devenir ce que les universitaires allemands appellent un « Privatdozent » à la faculté des lettres de Rennes, en dépit de son peu d’affinité avec un enseignement d’état. Il crée ainsi le premier cours d’histoire de Bretagne dans cette université.

Pourtant, cet homme qui a pour ambition de moderniser, de renouveler les études bretonnes, cet esprit curieux, ouvert à tout ce qui peut faire avancer sérieusement la recherche, néglige certaines sciences indispensables à l’historien moderne qu’il souhaite être et donner en exemple : la linguistique, la toponymie, l’onomastique, par exemple. Chose plus étonnante – Renan ne cachera pas sa stupéfaction – la langue bretonne lui est quasiment inconnue. Enfin, ce créateur de sociétés archéologiques délaisse étrangement l’archéologie ou ne l’associe guère à ses travaux.

D’autre part, ses positions idéologiques – il est un catholique fervent et un conservateur affirmé – l’amènent à certaines inconséquences : il prône l’approche critique des documents, mais se refuse à mettre en question les vies de saints en tant que sources historiques fiables ! Très lié à l’Église et à Mgr Saint-Marc, il cautionne par exemple le lancement de la Semaine religieuse du diocèse de Rennes ou fonde le Comité de l’enseignement libre (1868).

Si son attachement religieux lui fait accepter comme nécessairement vraies certaines des pires fables de l’hagiographie, en revanche, il n’accorde aucun intérêt au bardisme païen, lui refusant tout lien avec le christianisme, toute influence. Il est en quelque sorte le représentant en Bretagne de cette recherche convaincue de la supériorité de la méthode scientifique, mais qui, par respect religieux, évite une critique absolue. Son positivisme est un positivisme qui s’arrête au seuil des questions religieuses et dogmatiques. Sa monumentale Histoire de Bretagne en six volumes (qu’il ne put malheureusement achever, mais que termina son disciple – sur ses notes, mais dans un esprit moins « national » – Barthélémy Pocquet du Haut-Jussé 1906-1913) est ainsi largement dépassée sur plusieurs plans et ne peut plus être lue sans un regard critique (« Une ingénieuse combinaison de Frère Albert et de Dom Lobineau dressée par un paléographe », écrira François Duine en 1918) ! La Borderie est en effet marqué par un solide patriotisme breton indissociable de sa profession de foi catholique et conservatrice. Il a d’ailleurs reçu mission de Mgr Bouché d’écrire cette histoire de la Bretagne « complète, définitive » ! Son idée a été de montrer que les Bretons forment une population originale en ses débuts, qui est passée par quatre périodes successives : la formation, l’épanouissement, le déclin avant de rejoindre « le fleuve immense et splendide de l’histoire de France ». À son avis, à l’origine, ce sont les saints qui sont à la base de tout : défrichements, agriculture, médecine des corps et des âmes, amélioration des conditions de vie. En bref, ils ont apporté la civilisation… L’invasion bretonne en Armorique menée par les saints et les chefs est pour lui un grand thème racial et religieux, la volonté d’un peuple de reconstituer sur une terre quasiment vide un ordre social, une civilisation (alors qu’on considère sans doute plus justement que les « envahisseurs » sont plutôt venus en Armorique en quête de ce qui reste de la Pax Romana).

Avec Nominoé débute la période d’épanouissement et ce roi qui aurait su garder une indépendance de fait exerce une véritable fascination sur l’historien qui oublie parfois toute prudence critique, confondant mythe et réalité.

Le déclin breton aurait eu pour point de départ le traité d’union et il considère enfin que, depuis la nuit du 4 août, où la constitution bretonne a été définitivement abandonnée, il n’y a plus d’avenir breton pour la Bretagne. La seule attitude possible est éminemment conservatrice : il faut en quelque sorte rester sur place, sauver ce qui peut encore être sauvé, ralentir voire arrêter la chaîne de l’évolution : « L’esprit distinctif de la Bretagne, c’est son esprit de stabilité, sa force incalculable de résistance. Résister au mal, à l’injustice, à l’oppression, surtout à l’invasion étrangère qui attaque le sol et le cœur de la patrie. »

Un second banquet lui sera offert à Rennes en janvier 1897 pour marquer la parution du premier volume de ce « grand œuvre », dont Camille Le Mercier d’Erm dira qu’il est « l’un des plus beaux monuments élevés à la gloire de notre patrie ».

En 1867, hostile à l’Empire, il s’oppose au « despotisme ministériel » comme les notables bretons du XVIIIe siècle ; en 1871, par hostilité à la République, il se fait élire à l’Assemblée nationale (sur une liste monarchiste ; il siégera à droite jusqu’en 1876) et, conseiller général de Vitré (1864-1871), il met constamment en avant ses convictions catholiques. En 1873, rapporteur de la Commission d’enquête sur les actes du Gouvernement de la Défense Nationale, en cette qualité il dénonça avec véhémence à la tribune du Palais Bourbon l’attitude des Gambetta, Chanzy ou Freycinet à propos de la déplorable affaire du Camp de Conlie et de la bataille du Mans. Son discours devait inspirer le célèbre pamphlet de Léon Bloy. On rapporte qu’à l’Assemblée, il manifestait en toute occasion son opposition à la République (mais il n’avait – non plus – jamais vraiment accepté l’Empire). Quel que fût le sujet abordé par un orateur de la Gauche, il lançait régulièrement ce cri : « Et la Commune ? ». Il votera contre l’amendement Wallon le 30 janvier 1875 qui instaure l’élection du Président à la majorité absolue des suffrages par le Sénat et par la Chambre des députés réunis en Assemblée nationale, officialisant ainsi la nature républicaine du nouveau régime, mais s’abstiendra dans le vote sur les lois constitutionnelles.

Il n’a de cesse de défendre ce qu’il croit être l’honneur des Bretons. Il rêve en réalité de l’ancienne Bretagne des États : vivre dans une Bretagne aussi décentralisée que possible où rien ne changerait. Pour lui la nation bretonne se situe dans le passé et pas dans l’avenir. Il participe ainsi à l’exaltation régionaliste des années 80 commune à bien des régions de France, tout en insistant pour sa part sur la spécificité de la nation bretonne. Il est ambigu dans ses positions, parfois proche d’un autonomisme qui ne s’avoue pas.

Auteur de quantité d’ouvrages et d’articles d’histoire, d’histoire littéraire, de biographies, il laisse un grand nombre de manuscrits inachevés, qui, pour la plupart, paraîtront après sa mort survenue le 17 février 1901 à Vitré.

François Labbé, tous droits réservés

 

[1] En 1863, avec Luzel, La Borderie fera publier un manuscrit de Le Huërou, Histoire de la constitution anglaise depuis l’avènement de Henri 8. jusqu’à la mort de Charles 1er. Il en rédige la préface.

 

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