Chronique de Frédéric Morvan : les Bretons et le désespoir

bretons michel lafonJ’ai été confronté cette semaine, de la part d’amis, d’élèves et même à la TV à des comportements désespérés. Tout le monde sait que la misère, sociale, financière, politique, culturelle, affective, amène au désespoir et que le désespoir, si l’on ne trouve pas de solution, si le mur est trop haut à franchir, si l’injustice ressentie est trop grande, peut amener à la violence, ou à une certaine violence, mais aussi à la fuite, à l’exil. L’histoire des Hommes est bourrée de désespérances. Cette semaine, voyons ensemble quelques cas dans l’histoire des Bretons et de la Bretagne.

Les saints britonniques qui ont construit la Bretagne actuelle, et les Britons qui les ont accompagnés plus ou moins nombreux, venus de la Bretagne insulaire à partir du IVe siècle, en désespoir de cause, poussés par les attaques incessantes de Pictes, des Irlandais, des Saxons et des Angles, ont traversé la Manche pour trouver refuge en petite Bretagne. Longtemps, comme beaucoup j’y ai cru. Mais depuis quelques temps, j’envisage une autre situation ; j’ai l’impression d’être en face davantage d’un empire thalassocratique (autour de la mer d’Iroise) et théocratique (dominé par des saints, souvent personnages d’origine royale).

Le plus grand désespéré de l’histoire de la pensée est breton. Il s’agit bien sûr de Pierre Abélard (mort en 1142), le grand philosophe, originaire du Vallet, au sud de Nantes. Sans entrer dans ses théories philosophiques, son importance est gigantesque : avant lui, l’individu était soumis à la Communauté, bien sûr religieuse, soit l’Eglise. Il l’en détache, ce qui lui vaudra bien des malheurs, qu’il racontera dans un ouvrage nommé histoire de mes malheurs, où il raconte sa vie, ses départs, ses expulsions, ses fuites, qu’ils ressent comme des exils et qui lui évitent souvent l’accusation d’hérésie. Dans cet ouvrage très intimiste, une rareté pour l’époque, devenu abbé de l’abbaye Saint-Gildas de Rhuys, il se montre désespéré par l’attitude des Bretons, surtout de ses moines de Saint-Gildas.

Durant mes recherches sur les hommes d’armes bretons pendant la guerre de Cent ans, je me suis demandé si le désespoir ne les avait pas contraints pour beaucoup à l’exil et à la violence. La guerre a provoqué bien des ravages et des destructions en Bretagne (guerre de Succession de Bretagne, 1341-1381). Les troupes de Bertrand du Guesclin, d’Olivier de Clisson, d’Arthur de Richemont, pourtant connétables de France (soit chef des armées royales) étaient composées massivement de Bretons. Ils y trouvaient là des emplois, un moyen de se valoriser socialement – le combat et la guerre anoblissant – , un moyen de s’enrichir. Ces hommes s’apparentaient davantage à des brigands sanguinaires qu’à des chevaliers de la Table ronde. Lorsque l’on criait à l’époque « voilà les Bretons », il fallait mieux trouver à se cacher ou à fermer à toute vitesse les portes des cités. Les exactions de Maurice de Trézéguidi ou de Geoffroy Tête noire furent très célèbres en Auvergne et dans le Limousin. Certains de ces routiers bretons sont à l’origine des plus illustres lignages de la noblesse bretonnen, et pourtant on ne peut qu’être stupéfait lorsque l’on voit d’où ils sont partis, souvent de manoirs, qui sont en fait des fermes un peu amélioré, tel Olivier de Mauny, que l’on dit cousin de Du Guesclin, qui, après avoir tué le roi de Castille, Pierre le Cruel, a fini baron de Thorigny et qui est l’ancêtre des princes de Monaco.

Prenons un autre cas, la plus célèbre des Bretonnes, Anne de Bretagne. Elle était duchesse de Bretagne, comtesse, baronne et dame plusieurs fois, deux fois reines couronnées de France. Elle fut couverte de bijoux – le plus ancien bijou des collections royales de France provient de son coffret -, entourée par des dizaines de courtisans, poètes, musiciens, et pourtant si on regarde vraiment sa vie intime, ce n’est pas franchement la joie ! Orpheline de père et de mère à 11 ans, elle fut contrainte de se marier à 13 ans. Toute sa vie, elle subira une pression énorme pour avoir des fils car seuls les males ont droit de monter sur le trône de France. Après 19, j’ai arrêté de compter ses fausses couches, les enfants mort nés et les enfants morts en bas âge. Lorsque naquit sa seconde fille, Renée, bébé enfin viable, un véritable miracle, rien n’avait été prévu pour elle… Ordre avait été donné par la duchesse-reine d’éviter qu’elle ne voit, en cas de nouvel échec, les vêtements de l’enfant et ne sombre dans une énième dépression, que l’on nommait alors mélancolie. Lorsque son époux, Louis XII, décida que sa fille Claude devait épouser le grand dadais qu’était François d’Angoulême (le futur François Ier), désespérée et furieuse, la duchesse-reine quitta la Cour et fit son Tour de la Bretagne… On finit par croire, dans l’entourage du roi, et même le roi finit par le penser, que la reine avait décidé de n’être plus que duchesse de Bretagne. C’est sa confidente, Michèle de Saubonne, qui lui fit entendre raison. Louis XII était de plus en plus furieux et menaçait de lever une armée pour aller chercher sa femme. Anne finit par revenir.

Bien sûr la misère amena au désespoir et à la révolte et donc à la violence en 1675. Les nouvelles taxes imposées par le dispendieux Louis XIV pour payer sa cour, ses maîtresses et surtout ses guerres expansionnistes ne pouvaient être supportées par les populations surtout des régions les plus pauvres, surtout dans un contexte de baisse généralisée des activités commerciales. La marquise de Sévigné, écrit, en 1680 : « L’on me doit beaucoup ici partout […]. Malgré la belle réputation de la Bretagne, tout y est misérable, nos terres rabaissent […]. Je ne vois que des gens qui me doivent de l’argent et qui n’ont point de pain, qui couchent sur la paille et qui pleurent ». La révolte partit de Rennes, se propagea à Nantes, puis aux petites cités bretonnes et enfin aux campagnes, dans le Poher. On attaqua les bureaux de perception, mais aussi les manoirs et les châteaux, surtout de ceux qui avaient abusé. A Rennes, les troupes entrèrent dans la ville et dans le Poher, la soldatesque se comporta comme si elle était en terre conquise.

Mais la plus grande période de désespoir pour les Bretons est bien sûr le XIXe siècle. C’est le siècle noir de l’histoire des Bretons et de la Bretagne. Et franchement, on se demande comment ils ont pu s’en sortir. Lorsque j’ai réalisé mon livre sur les Bretons 1870-1970 pour les éditions Michel Lafon, avec pour but de montrer comment les Bretons étaient arrivés au niveau actuel, je me suis demandé comment j’allais faire pour équilibrer mon argumentation tant je collectais une avalanche d’informations montrant la pauvreté, la misère, le désespoir des Bretons et des Bretonnes dans la seconde moitié du XIXe siècle, sentiments que l’on retrouve partout, dans les comportements )politiques, économiques, culturels.

Déjà, pour commencer, j’ai eu à traiter l’affaire de Conlie (hiver 1870-1871), de ces soldats bretons qui ont vécu pendant des mois dans la boue jusqu’aux genoux, sous la pluie, sans trop de nourriture, malades par milliers, et qui sont partis combattre contre les Allemands avec des armes qui ne fonctionnaient pas. Lorsque l’on regarde les communards bretons et bretonnes, ils appartiennent au monde la misère parisienne. Et ils se révoltèrent face à une injustice criante.

Les domestiques – surtout dans les fermes – dans le Finistère, en 1893, étaient plus de 67 000 et dans les Côtes d’Armor, près de 57 000. Les mendiants que l’on nomme avec pudeur les « indigents » se comptaient par centaines de milliers : en 1872, rien que dans le département des Côtes du Nord, près de 50 000 dont 4 000 à Saint-Brieuc et 3 000 à Guingamp sur une population de 8 000 habitants. Allez dans les archives consulter les livres d’état civil, vous n’allez pas être surpris de constater que parmi vos ancêtres vous en avez. L’hygiène était catastrophique. Les Bretons (8,2 % des Français) ne disposaient que 2,4 % des fabriques de savon… Les maladies de peau ne se comptaient pas et d’ailleurs on ne se soignait pas. La gale restait très courante et la teigne très présente dans les écoles. Les tas de fumier étaient partout, même dans les villes et dans de très nombreuses fermes, bêtes et hommes n’étaient séparés que par des murs de planches de bois. On mourrait souvent de la misère. Le veuvage, un accident, la maladie, l’incapacité physique ou mentale y entrainaient inexorablement. Le choléra, la dysenterie (le fléau des pauvres), la variole, car les paysans hésitaient à se faire vacciner et surtout la tuberculose tuaient massivement. Sur 7 000 ouvriers qui travaillèrent dans l’arsenal de Brest, entre 1899 et 1905, 946 furent hospitalisés pour cause de tuberculose dont 251 en moururent. En 1910, alors que la France se préparait à la guerre, plus de 10 % des appelés bretons furent refusés par le conseil de révision pour idiotisme, rachitisme, trop petite taille. En cause, bien sûr l’alimentation. Alors qu’en 1882, un Parisien mangeait par an 80 kg de viande, un Breton n’en consommait en moyenne que 10.

Alors on tombait dans l’alcoolisme – les cabarets appelés aussi bistrots, cafés, bars, toujours à usage multiples, cabaret-quincaillerie, cabaret-tabac, cabaret-épicerie étaient 43 000 en 1914 contre 29 000 en 1872 -, mais aussi dans la violence, que les communautés, et surtout les très nombreux prêtres, véritables cadres de la société, tentèrent d’encadrer, de limiter, souvent en vain, surtout lors de foires et des pardons. Et surtout on partait, on montait dans les trains pour la ville, pour Paris, pour d’autres régions françaises, pour l’étranger, pour trouver de quoi vivre. Et là encore on tombait dans le désespoir car la misère vous y attendait. Et puis on avait du mal à vous comprendre. Beaucoup de paysans bretons exilés sur des nouvelles terres dans le Périgord dans les années 1920 y seront très malheureux. On ne les y comprenait pas. Ils parlaient breton. Il est vrai que les Périgourdins parlaient aussi mal le français.

Dans les années 1920, un quart des prostituées parisiennes étaient bretonnes. Ce n’est pas pour rien que des milliers de Bretons installés à Paris ont adhéré au parti communiste. A naissance, en 1920, ce parti était le mouvement politique le plus radical. Ne pas oublier que son premier secrétaire général fut le breton Marcel Cachin.

Les grèves étaient dures et violentes. Elles se multiplièrent entre 1892 et 1914 : 246 000 grévistes pour 1297 grèves. Les plus célèbres sont la « grève générale » (8 000 ouvriers sur les 20 000) de la région nantaise de 1893 qui partit des usines d’engrais, la grève des forges de Trignac de mars 1894, celle des conserveries du Sud Bretagne et de Douarnenez de 1896-1897, celles des métallurgistes d’Hennebont qui durèrent 40 jours en 1903 puis 113 jours en 1906 et surtout celles des « chaussonniers » de Fougères durant l’hiver 1906-1907 et en 1914.

Pour s’en sortir, qu’ont fait les Bretons et les Bretonnes ? Ils ont travaillé, de manière acharnée. Ils ont économisé sous après sous. J’ai été très surpris dans mes recherches par l’importance de l’encadrement des prêtres et des bonnes sœurs, et surtout par le sens de la communauté chez les Bretons et les Bretonnes, comme ailleurs sans doute. Bien sûr il y a la famille, mais aussi une solidarité de quartier, de hameau, de village. Après 1870, on ne trouve peu d’enfant abandonné sur le parvis d’une église. Le miséreux trouvait toujours un morceau de pain et un peu de soupe. Il était extrêmement mal vu de ne pas en donner. A l’arrivée à Paris, les Bretons et les Bretonnes étaient pris en charge par d’autres Bretons et Bretonnes, qui connaissaient les dangers de la ville, qui aidaient. Et pour les solitaires, des associations bretonnes furent de plus en plus présentes, comme la Mission bretonne de Paris. Et surtout surtout on préparait l’avenir : on surveillait très bien les études des enfants : à un moment ou à un autre, dans la conversation, on parle de l’école. On prodigue des conseils en cas de difficultés ou on félicite des réussites.

Frédéric Morvan, tous droits réservés

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