La présence continue du breton dans « l’Est gallo » du Pays Vannetais : la frontière linguistique « Deléon »

Dans ses activités associatives et professionnelles, Bertrand Deléon a eu l’occasion de travailler avec des personnes originaires de la partie Est du Pays Vannetais (Bro-Ereg, Bro-Gwened, Bro-Wened), ses habitants sont de l’autre côté de la ligne Sébillot par rapport à la Bretagne « brittophone ». Cette frontière linguistique définie par l’ethnologue Paul Sébillot en 1886 est conservée comme le repère principal entre la Basse et la Haute-Bretagne. Néanmoins, du pays de Muzillac à celui de Questembert en remontant jusqu’à Molac, voire plus au Nord, les gens originaires de ce territoire ont peine à s’identifier : on les dit gallos, ils finissent par se dire gallos mais ça n’a pas toujours été le cas jusqu’à la fin du XXème siècle. Cette partie même du Haut-Vannetais est difficilement identifiable, elle est pour beaucoup « sans nom ». Qui plus est, elle se retrouve désormais à cheval ou séparée par différents pays économiques et touristiques. On évoque le Pays d’A-bas, le pays Mitao… mais ces noms ne semblent plus faire écho dans la population.

La démarcation linguistique Sébillot fut discutée par des études contemporaines, comme celle de Fañch Broudig, tendant à démontrer un dégradé et non une séparation brutale. D’autres chercheurs se sont penchés sur cette limite , ils l’ont voulue nette à l’image des travaux de Jean Fonteneau, Bertrand d’Argentré, Charles Coquebert de Montbret sur demande de Napoléon, Francis Gourvil, l’Américain Lenora T. Timm, Jean-Michel Guilcher… Chacun selon sa spécialité, l’Histoire, la sociologie, professeur à l’école des Mines… une diversité plus ou moins proche de la sociolinguistique et bien souvent déconnectée du terrain.

Les études de Léon Bureau, Amable-Emmanuel Troude, Gaston Esnault, Joseph Loth, Léon Fleuriot, Gildas Buron ou Herve Dréan apportent nombre de renseignements sur le breton parlé en Brière et dans la presqu’île guérandaise, constituants de la Basse-Bretagne linguistique. La persistance de la langue jusqu’à la fin du XXème est tout juste discutée et ce jusqu’à la presqu’île de Rhuys. La recherche très compacte menée par Bertrand Deléon revient brièvement sur cette partie littorale, à titre de comparaison, où la présence de la langue bretonne est connue et a eu un rôle à jouer plus dans les terres, le territoire qui nous intéresse dans cette étude universitaire.

 

Un territoire particulier dans l’Histoire de Bretagne

Dès le VIème siècle, l’émigration bretonne d’Outre-Manche avait réorganisé l’ensemble de la péninsule armoricaine. La Bretagne est structurée en paroisses, divisions paroissiales et juridictions avec un Mac’htiern à leur tête. Nous retrouvons ce maillage à travers la toponymie brittonique : Plou-, Gwi(k)-, Tre-, Lan-… Or, on observe de Vannes à Blain un maillage singulièrement différent : la toponymie celto-brittonique y est très présente, du Cartulaire de Redon jusqu’aux cartes IGN actuelles, mais on compte moins d’une dizaine de références à la nomenclature bretonne initiale des paroisses primitives de l’essentiel de la Bretagne. En outre, cette partie de la Bretagne est aussi celle des toponymes en –ac (-ay en gallo, -akon en celtique continental) marquant une présence gallo-romaine forte et semble-t-il figée dans le temps dès l’arrivée des Bretons. Si la Bretagne était aussi structurée par « Kombod » sur le mode de ce qui a été étudié au Pays-de-Galles, ces territoires dirigés par les Mac’htierned, les chefs locaux, étaient plus petits qu’Outre-Manche. Pourtant, le cartulaire de Redon mentionne la présence d’un puissant mac’htiern, Jarnithin, qui semble faire exception dans la partie Est de l’actuel Pays Vannetais. Nous sommes proches des futures Marches de Bretagne, un territoire dans lequel des populations gallo-romaines sont très présentes et propriétaires mais aussi des Francs et bientôt des descendants des Vikings et des Normands. Les noms mentionnés dans le Cartulaire de Redon rappellent non seulement cette présence mais la participation pleine et entière de ces populations dans la vie politique bretonne et la soumission à sa hiérarchie pré-féodale. Depuis la séparation de la Cornouaille en deux territoires et la prise de pouvoir du Roi Waroc’h en 578, le Pays de Vannes avait déjà à peu près les limites que nous connaissons. Redon, Blain, Saint-Nazaire marquent alors l’ultime frontière Est du Pays Vannetais. C’est dans ce territoire particulier que le centre du pouvoir breton va croître, parfois uni contre le pouvoir franc, Roland, Pépin le Bref, Charlemagne… L’abbaye de Redon va tenir un rôle politique et un rayonnement spirituel jusqu’à l’avènement de Nominoé, le départ de l’Etat breton uni. Nous connaissons ensuite les victoires contre les Francs puis l’agrandissement de la surface du royaume breton sous Erispoé. Enfin, les chefs normands et vikings furent chassés les siècles suivants. Ce territoire subit l’influence directe du siège du pouvoir, ce qui explique probablement cette organisation territoriale locale différente.

 

Le breton comme ciment de populations aux origines différentes

L’étude des anthroponymes dans les registres de Baptêmes-Mariages-Sépultures révèle l’enracinement des vagues successives de population n’apportant peu ou pas d’incidence toponymique visible. L’anthroponymie met en évidence le recul des noms de famille bretons au fur et à mesure que l’on s’approche des rives de la Vilaine, au profit de noms francs ou d’origine scandinave. Malgré cela, le breton y semble rester uniformément implanté durant tout le Moyen-Age. A titre d’exemple, la devise des Comtes de Molac est en breton dès le XIVème siècle, une présence linguistique rappelée par Bertrand d’Argentré au XVIème siècle et Charles Coquebert de Montbret au début du XIXème siècle. La toponymie et surtout la micro-toponymie gallèse récente a oscillé entre le breton et sa traduction gallèse entre le XVIIIème et XIXème siècles par endroit. Par conséquent, la structure des toponymes reste bel et bien celle du breton. Les archives révèlent que la justice était rendue en breton et en français à Molac en 1712. Les prêtres prêchaient en breton jusqu’à Limerzel en 1750. François Marquer, de son nom de plume Even Erlannig, mentionne une lettre écrite entièrement en breton par un prêtre réfractaire natif de Péaule. Edmond Marquer, « Bleiguen », souligne que les homélies étaient prononcées en breton à Muzillac et Noyal-Muzillac en 1870. En 1867, le géographe A. Guyot-Jomard relevait que le breton était entendu dans la commune de Larré. Par ailleurs, l’historien Jean-Marie Le Mené signale le même fait dans les communes d’Arzal et Pénestin en 1891. Les archives de la famille Marquer récemment versées aux Archives Départementales du Morbihan nous donnent l’existence de 4 pièces de théâtres, des tragédies, connues par ailleurs dans le Pays Vannetais, écrites ou réécrites localement pour être jouées par les habitants de Questembert et des environs en 1820. La littérature populaire en breton y était bien vivante et le public venait assister aux spectacles. Even Erlannig a collecté une quinzaine de cantiques manuscrits en breton, notamment écrits et composés par l’abbé Pierre Noury à la fin du XIXème siècle, dont l’un d’entre-eux lors de son exil politique près de Bilbao au Pays Basque.

Par ailleurs, le breton est parlé sur les marchés de Questembert et de la Roche-Bernard (Hervé Dréan, « le breton, le gallo et le français au milieu du XIXème s. dans la région de la Roche-Bernard) et dans toutes les relations commerciales de la fin du XIXème siècle au milieu du XXème siècle.

 

Des us et coutumes de Basse-Bretagne et le breton vannetais comme langue vernaculaire

Au XIXème et XXème siècles, les danses, la musique, les chants et les costumes étaient selon les modes du Pays Vannetais brittophones. Des chants en breton ont été collectés dans les années 1970-80 dans des zones où il n’était plus parlé (Sulniac, Lauzac…). Les témoins vivants de la présence du breton à l’Est du Pays Vannetais que j’ai interrogés se répartissent sur les communes de Sulniac, Berric, Muzillac et les communes limitrophes ; au Nord, Saint-Allouestre, Moréac, Naizin, Réguiny… au centre, Saint-Jean-Brévelay, Plumelec, Plaudren, Monterblanc jusqu’à Saint-Guyomard Questembert, et plus à l’Est de cette dernière commune. Sinon, à l’Ouest de la ligne Sébillot, les témoignages récoltés et les enregistrements effectués rappellent que le breton était la langue de communication quasi-exclusive entre les personnes en Presqu’île de Rhuys, à Theix, Saint-Nolff mais aussi dans les faubourgs de Vannes au début du XXème siècle. Il s’agit de l’indice probant d’une langue dont l’expression ne pouvait s’arrêter brutalement tout au long et à l’Est de la ligne Sébillot.

De cette partie limitrophe, « côté brittophone » en pénétrant dans l’Est dit « gallo », le breton était bien parlé de Muzillac à Questembert jusqu’à la moitié du XXème siècle selon les villages, les tavernes et surtout, selon les métiers. A titre d’exemple, les familles de bûcherons travaillant sur Meucon ont trouvé une utilité sociale à entretenir le breton en famille car travaillant avec les communes bretonnantes du Pays Vannetais. Une situation comparable à celle étudiée par Gildas Buron au sujet des paludiers de Batz-sur-Mer, commerçant avec la Basse-Bretagne, qui ont trouvé un intérêt de transmettre leur langue maternelle à travers les relations professionnelles, plus longtemps que sa voisine Guérande trouvant sa clientèle en Haute-Bretagne et au-delà. La présence du breton à l’Est de la frontière linguistique communément admise fut telle qu’un commerçant de Saint-Guyomard, en dehors de la zone brittophone depuis le XVIIème siècle d’après Bertrand d’Argentré, avait dû apprendre le breton pour répondre à ses clients. De Surzur, Sulniac, Le Cours, jusqu’à Guéguon au Nord, vers Muzillac, Péaule ; Questembert, Limerzel, aux portes de Molac à l’Est… autant de communes où l’on trouve des témoins vivants de la présence du breton en ces lieux. Sur la côte, les métiers de la mer ont permis une présence solide du breton jusqu’au Sud de la Vilaine à Pénestin, Camoël, Férel, en rapprochant ainsi les locuteurs en breton du Pays de Guérande, Batz-sur-Mer… au-delà de la barrière naturelle des marais de Brière, aire géographique considérée jusqu’alors comme un îlot brittophone. Désormais, la donne a bien changé depuis que la population locale a été supplantée par l’arrivée de retraités et de résidents secondaires en grand nombre, engendrant une restructuration de l’économie locale vers le tourisme et une brutale mutation culturelle.

 

Une faible imprégnation gallèse

L’Est du Pays Vannetais est incontestablement intégré culturellement à la Basse-Bretagne. Linguistiquement, le gallo y est très léger d’après les spécialistes que j’ai pu rencontrer. Dans ses écrits, Paul Paboeuf, ancien maire de Questembert, voit quant à lui un territoire dans lequel le breton n’aurait pas laissé sa marque donc n’aurait été que peu présent. Cela contredit tous les témoignages que j’ai pu relever. Fabien Lécuyer, l’un des meilleurs gallophones et habitant de Molac, y voit un territoire bilingue de longue date. Et si, au contraire, le gallo n’avait pas eu le temps de s’y implanter ? Un français mâtiné gallo par l’influence directe de la proximité du territoire jadis très gallèsant, voire du « français de Bretagne », ne saurait contredire cette hypothèse. L’immigration de populations de Haute-Bretagne, comme les Nantais venus en nombre en ces lieux, est aussi à prendre en compte dans l’imprégnation gallèse récente. Mais quoi qu’on en dise, l’étude du français parlé dans le Pays de Questembert et de Muzillac révèle une accentuation « type breton vannetais » et surtout un vocabulaire et une grammaire issus du breton.

 

Un déclin rapide du breton mais des traces indélébiles

Selon Youenn Guillanton, artiste originaire de Questembert, le déclin de la langue bretonne semble correspondre à deux étapes importantes dans l’histoire locale : la restructuration administrative après la Révolution française, qui a rapproché des communes brittophones et non-brittophones, puis l’installation de familles de Loire-Atlantique, d’origine urbaine, dès les années précédant la Grande Guerre. Toutefois, il fait nul doute que, comme ailleurs, le français comme langue d’ascension sociale, le statut officiel de cette langue et son obligation à l’école ont eu raison du breton comme langue de communication dans la société.

Dernier indice de traces indélébiles qu’aurait pu laisser l’emploi répandu du breton, l’étude TMO commandée par la Région Bretagne en 2018 tend à démontrer que les habitants de cette partie de la Bretagne sont plus attachés à la langue bretonne et à l’identité de Basse-Bretagne que la moyenne des autres territoires de la Haute-Bretagne. Ainsi, de Pénestin, Férel aux Pays de Muzillac et Questembert jusqu’au Nord-Ouest de Locminé, à étendre bien sûr à la Brière et au Pays guérandais, un vaste territoire serait à redéfinir pour correspondre plus à son Histoire et à l’identité socioculturelle et sociolinguistique de sa population, intimement lié  à la Basse-Bretagne.

Pour consulter l’étude complète (en breton) : http://services.univ-rennes2.fr/memorable/fichiers/FIC42516.pdf

2 COMMENTS

  1. Dans la recherche sur le gallo que je fais à Péaule depuis plusieurs années, je trouve mêlé des mots bretons (une vingtaine). mais lles anciens parlent gallo.
    Roger tabard Péaule

  2. Des noms de lieux-dits en breton attestent de la présence passée de la langue bretonne entre Questembert et Redon. Mais, en Loire-Atlantique aussi. Cf. d’ailleurs le glossaire de Von Harff en 1499 à Nantes…

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