Publié le: sam, Nov 12th, 2016

Maupertuis par François Labbé. Partie 3. L’esclandre (suite et fin)

Soutenez 7seizh par Paypal
Partager
Tags

robert_tournieres_002Le 24 juillet 1750, Voltaire arrive à Berlin. La présence du « roi Voltaire », les faveurs dont il est l’objet froissent à l’évidence le président de l’académie et Voltaire le trouve étrangement « irritable ». De son côté, celui-ci admet assez mal que le souverain lui préfère apparemment ce Breton (qui sait parfois se montrer plus spirituel que lui, ce qui le fait enrager). Thiébault dira plus tard : « […] l’un était trop despote, et l’autre trop peu endurant. »

Cette inimitié naissante connaît son acmé avec la querelle qui va l’opposer à son ancien ami, le professeur suisse Koenig qui, dans un article publié dans les Acta Eruditorum de Leipzig en mars 1751, donnait ses réflexions sur le minimum de l’action. Koenig ne faisait rien moins que d’en attribuer le principe à Leibniz sur la foi d’une lettre de ce dernier. Aidé par le roi, Maupertuis fait rechercher l’original de ce courrier de Leibniz, mais il ne peut être retrouvé.

Cette affaire qui met son honneur en question, d’autres difficultés dues à La Mettrie insultant le savant Haller, rendent cette période de sa vie particulièrement pénible.

Koenig se sent suspecté d’avoir imaginé un faux et Maupertuis d’avoir plagié Leibniz alors qu’il s’est fait le pourfendeur officiel de sa philosophie ! Il est horriblement vexé et ne pense qu’à se venger du tort que Koenig lui a fait : dès le 6 juillet 1751, il écrit à Jean Bernoulli II que son seul souhait est d’« enfoncer Koenig dans la boue autant qu’il le mérite ». Et il tient parole en exigeant de l’Académie qu’elle délibère sur l’authenticité de la preuve avancée par Koenig.

À la fin de l’année 1751, alors qu’il doit renoncer à un séjour à Saint-Malo, car sa santé ne lui permet pas un tel voyage, les académiciens considèrent, le 13 avril 1752 (après avoir plusieurs fois exigé la lettre authentique), que Koenig a « forgé » cet alibi soit pour faire du tort à Maupertuis, soit pour flatter les leibniziens. Dans tous les cas, son attitude est répréhensible. Aussitôt Koenig démissionne (18 juin) et fait paraître un Appel au public et une Défense en août et septembre, se laissant aller à des arguments ad hominem contre Maupertuis et Euler qui a très démonstrativement pris parti pour son président.

Voltaire prétexte de cette querelle pour exprimer son mécontentement croissant envers Maupertuis. En effet, indépendamment de la situation de rivalité présente depuis les explications que celui-ci lui avait données à l’époque de son questionnement sur Newton, s’il lui avait toujours manifesté respect et amitié, à plusieurs reprises, il avait été blessé par la rudesse de Maupertuis. Leurs relations auraient commencé à se refroidir à propos d’une discussion entre Madame du Châtelet et Koenig au cours de laquelle Maupertuis avait été fort discourtois avec celle-ci. Voltaire avait aussi peu apprécié les rapports de Maupertuis et de La Baumelle, un ennemi déclaré. Il y avait encore eu l’affaire Hirschel, une sorte de délit d’initié, dirions-nous aujourd’hui, auquel Voltaire était mêlé : Maupertuis n’était pas intervenu auprès du président de la Chambre de Justice. Il n’avait pas plus souscrit la demande du futur patriarche de Ferney de recevoir l’abbé Raynal à l’Académie. Enfin, le roi Voltaire lui en voulait d’avoir rendu publique sa réponse au général Manstein à propos des écrits du roi de Prusse qu’il avait à corriger : « Le roi vient de m’envoyer son linge à blanchir […] ». D’autre part, tout le monde savait que, sans Maupertuis, Voltaire n’aurait pas été l’introducteur de Newton en France voire en Europe. Il était son obligé : qui aime être ainsi redevable d’une gloire qu’on aurait voulue pour soi seul?

Il prend donc la défense de Koenig et publie plusieurs pamphlets contre « le sieur Maupertuis » alors fort malade et qu’il accuse de plagiat, d’erreurs, d’atteintes aux libertés. Le président de l’Académie vient de donner une Lettre sur le progrès des sciences et des Lettres dans lesquelles il se laisse aller à des extrapolations philosophiques, intéressantes d’ailleurs mais que Voltaire ridiculise en en déformant le propos, tout comme il critique sévèrement dans la Bibliothèque raisonnée (août-septembre 1752) les Œuvres de Maupertuis en un volume qui viennent de paraître à Dresde (1752).

Le roi en personne défend son président par pamphlet interposé (11 novembre 1752), et le 10 décembre, il écrit : « Ne vous embarrassez de rien mon cher Maupertuis, l’affaire des libelles est finie. J’ai parlé si vrai à l’homme, je lui ai si fort lavé la tête, que je ne crois pas qu’il retourne […] ».

Mais c’était mal connaître Voltaire : non sans différentes ruses pour tromper la vigilance royale, il fait imprimer sa fameuse Diatribe du Docteur Akakia (« Docteur sans malice »), une attaque en règle contre la personne et les travaux de Maupertuis, attaque qu’il complétera et fera diffuser dans toute l’Europe, jouant de son arme favorite : le ridicule. Frédéric aura beau la faire brûler sous les fenêtres de son auteur, et exercer sur lui toutes les coercitions possibles, Voltaire quittera Berlin au bout de quelques mois et s’arrangera pour répandre le pamphlet par toute l’Europe. À Leipzig, par où il passe pour rejoindre la France paraît son Maupertuisiana, avec une vignette représentant Maupertuis en Don Quichotte. Celui-ci réagit par une lettre de menaces à laquelle Voltaire répond par l’ironique Lettre du Docteur Akakia au natif de Saint-Malo. Quelque temps plus tard, il reprendra ces pamphlets et quelques autres tous décochés contre le président de l’académie et les réunira dans un recueil partout distribué : l’Histoire du Docteur Akakia et du natif de Saint-Malo.

Maupertuis vit très mal cet épisode. Sa santé s’est encore dégradée, il crache le sang. Une lettre de Formey nous apprend que son mal s’est porté sur les intestins et qu’il souffre beaucoup.

La présence à Berlin d’un ancien élève de son compagnon de Laponie Le Monnier, l’astronome Lalande, lui a apporté quelques consolations. Il l’a fait venir en 1751 pour la mesure de la parallaxe en installant, sur proposition du Malouin Bouguer, un quart-de-cercle à Berlin pour des mesures devant compléter celles qu’effectue l’abbé de la Caille au Cap de Bonne Espérance. Maupertuis y voit bien entendu un supplément de gloire pour son académie. Les observations sont faites en décembre 1751 et Lalande élu académicien en février 1753.

Cependant, il doit retourner en France, à Saint-Malo pour y retrouver le « bon air ». Il va tellement mal qu’il doit attendre fin avril 1753 pour quitter Berlin alors qu’il en a l’autorisation depuis mai 1752. À Paris, il rencontre Condillac et est tellement intéressé par l’Encyclopédie dont les premiers volumes sont publiés, qu’il tente en vain de convaincre d’Alembert de venir à Berlin. Il reste un peu plus longtemps que prévu à Paris, car il souhaite venger Frédéric (ou le remercier de son engagement dans l’affaire de l’Akakia) en le défendant contre des pamphlets qui paraissent dans la capitale et l’attaquent. Le souverain prussien ne semble cependant guère tenir compte de sa bonne volonté et ne manifeste aucun intérêt pour sa déclaration d’intention. Il notera simplement : « […] je ne suis pas étonné d’avoir essuyé en chemin quelques éclaboussures » !

La vengeance est un plat qui se rumine et se mange froid. Maupertuis caresse en effet le projet de donner une édition des pièces concernant l’affaire Koenig. Cette idée qu’il confie à plusieurs correspondants ne le quitte plus. Il envoie d’ailleurs à Frédéric l’ébauche d’une histoire de la conduite de Voltaire, sans succès là non plus. Son honneur est atteint, sa fierté : il veut imposer la vérité au monde entier. Lorsque l’affaire avait éclaté, bien que malade, l’ancien mousquetaire qu’il était, avait envoyé un cartel à Koenig, qui l’avait bien entendu refusé, se riant de ce valétudinaire fougueux ! En 1753, alors que Voltaire vient de publier à Hambourg son Maupertuisiana, dans lequel il rend publiques certaines pièces (choisies et accommodées) de l’affaire, il songe à Mérian pour que celui-ci publie, avec l’honnêteté qu’on lui reconnaît universellement, une « Histoire générale » des incidents…

Il se rend donc à Saint-Malo et y séjournera plus d’une année dans la quiétude de l’entourage familial (jusqu’au printemps 1754). Il poursuit cependant ses activités : il écrit, surveille la publication de ses œuvres complètes sous la direction de l’abbé Trublet. Elles paraîtront en 1756 à Lyon. Il est à Paris en juin et rentre en passant par Nancy où il est reçu par Stanislas, puis le comte de Tressan à la Société Royale.

De retour en juillet 1754, il travaille beaucoup pour l’Académie et recrute de nouveaux membres. Il publie un Essai sur la formation des corps organisés (1754), différents mémoires académiques comme une Réponse à Monsieur d’Arcy sur la moindre action, une Dissertation sur les différents moyens dont les hommes se sont servis pour exprimer leurs idées (1754), Sur la manière d’écrire et de lire la vie des grands hommes (1755)… La mort de Montesquieu l’affecte et il tient à prononcer son Éloge (1754). Il fera d’ailleurs nommer son fils à l’Académie pour que le nom y demeure. Au début 1756, il répond à Diderot ayant critiqué son Essai sur la formation des corps organisés

Il repart le 3 juin 1756 pour une convalescence nécessaire, pense-t-il, et repasse par Toul et Nancy. À Paris, il apprend qu’on lui restitue son droit à la vétérance, rencontre ses amis habituels et le dauphin. Cela devrait le réconforter, mais il est un éternel pessimiste et ce qui le mine alors, c’est le retournement des alliances et cette guerre (guerre dite de Sept-Ans) qui vient de commencer, les soucis pour son épouse, l’insuffisance de nouvelles malgré les efforts de l’envoyé M. de Valory : sa santé ne s’améliore pas : un seul remède, se rendre à Saint-Malo où il arrive à la mi-septembre !

Comme il est impossible de songer à quitter la France par la mer, il songe à descendre en Italie pour l’hiver 1757 et quitte sa ville natale le 12 juin pour Bordeaux où il reste quelques mois, ne pouvant physiquement aller plus loin. Il y compose des mémoires : Sur la manière d’écrire et de lire la vie des grands hommes et l’Examen philosophique de la preuve de l’existence de Dieu dans l’Essai de Cosmologie. Puis il passe par Toulouse où il fait une longue halte, Narbonne, Montpellier, Nîmes, chez La Baumelle, et arrive au printemps 1758 à Lyon. Le 24 juillet, se sentant mieux, il part pour Neuchâtel, possession prussienne, et y reste jusqu’à la mi-octobre avant de rejoindre Bâle chez les Bernoulli où il accepte de passer l’hiver. Au printemps, il va tellement mal que tout départ est impossible. Jean Bernoulli II s’occupe de lui avec un grand dévouement, mais il décède dans ses bras, le 27 juillet 1759.

 

Maupertuis dans les dernières années évoquait auprès de ses amis son « mal de vivre » : Breton, il ne pouvait oublier ses origines et il lui était impossible de ne pas retourner régulièrement sur son rocher natal ni de revenir vers son Académie. C’était un homme écartelé. Dans une lettre à La Condamine, il confiait en effet à cet ami alors qu’il venait d’arriver à Toulouse : « J’ai été et suis bien encore pis qu’à la Bastille : entre deux maîtres, entre deux patries, entre une femme et une sœur que j’aime, je me vois également privé de tout. »

Il y avait Paris et il y avait la Bretagne. Il y avait la France et il y avait la Prusse. Partout, il comptait de nombreux vrais amis, mais quitter un pays, il le ressentait comme l’abandon de la moitié d’entre eux. Il y avait cette sœur affectionnée et Éléonore son épouse bien aimée. Profondément français, loyal sujet d’un roi méprisant, ce qu’il avait souvent démontré et proclamé en dépit de toutes les avanies, il aimait la Prusse et respectait son souverain philosophe. Il y avait aussi ce corps fatigué qui répondait si mal à son esprit vigoureux. Et puis, surtout, cette guerre qui mettait l’Europe à feu et à sang, qui le désespérait…

Enfin, tous ces jaloux en France comme en Allemagne…

 

Maupertuis vivait avec peine ces déchirements continuels car, en dépit des allures qu’il se donnait, sa correspondance en témoigne, il était d’une grande sensibilité…

 

Éléments de bibliographie

Azouvi François (éd.), Essai de cosmologie, Système de la nature, Paris, 1984.

Beeson, David : Maupertuis, An intellectual biography, Oxford, 1992.

Brunet, Pierre : Maupertuis, 1 : Étude biographique, 2 : L’Œuvre et sa place dans la pensée scientifique et philosophique du 18e siècle, Paris, 1929.

Leonhardi Euleri Opera omnia. Ser. 4, A : Commercium epistolicum. Bd. 6 : Correspondance de Leonhard Euler avec P.-L. M. de Maupertuis et Frédéric II., Ed. Pierre Costabel, Bâle, 1986.

Formey, Jean Henri Samuel : Éloge de M. de Maupertuis, Berlin, 1760.

Gueroult, Martial : Leibniz. Dynamique et métaphysique suivi d’une note sur le principe de la moindre action chez Maupertuis, Paris, 1977.

Hecht, Hartmut : „Das Triumvirat Euler, Maupertuis, Merian in den Leibniz-Debatten der Berliner Akademie «, in : Leibnizbilder im 18. und 19. Jahrhundert, Pub. par Alexandra Lewendoski, Stuttgart, 2004, p. 147-168.

La Baumelle, Laurent Angliviel de : Vie de Maupertuis, Paris, 1856.

Tonelli, Giorgio, Réimpression des Œuvres, Lyon 1768, Hildesheim, 1974.

Tonelli, Giorgio : La pensée philosophique de Maupertuis. Son milieu et ses sources, Hildesheim…, 1987.

 

François Labbé, tous droits réservés

 

A propos de l'auteur

- Centre Histoire de Bretagne ©copyrigth droit exclusif

Visualiser 2 Comments
Ce que vous en pensez

Laisser un commentaire

XHTML: Vous pouvez utiliser les expressions html suivantes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Retrouvez 7seizh sur votre mobile où votre tablette Téléchargez l'application 7SEIZH.INFO

appstore L'application mobile pour Apple         playstore L'application mobile dans Google Play

Média participatif : contact(at)7seizh.info 0033 (0) 972 338 711 - regie.publicitaire(at)7seizh.info Mentions légales - Conditions générales d'utilisation

L’utilisateur s’interdit de manière non exhaustive :

- de diffuser des informations contraires à l’ordre public ou aux bonnes mœurs, - de détourner la finalité du service pour faire de la propagande ou du prosélytisme, de la prospection ou du racolage, - de publier des informations à caractère commercial, publicitaire ou constituant de la propagande en faveur du tabac, de l’alcool, ou de toute autre substance, produit ou service réglementé - de diffuser des contenus contrevenant aux droits de la personnalité de tiers ou présentant un caractère diffamatoire, injurieux, obscène, pornographique, offensant, violent ou incitant à la discrimination, à la violence politique, raciste, xénophobe, sexiste ou homophobe, - de publier des informations contrevenant à la législation sur la protection des données personnelles permettant l’identification des personnes physiques sans leur consentement, notamment leur nom de famille, adresse postale et/ou électronique, téléphone, photographie, enregistrement sonore ou audiovisuel, - d’accéder frauduleusement au site et notamment aux services interactifs, ainsi qu’il est indiqué dans les conditions générales d’utilisation du site.

7seizh.info ® Tous droits réservés-2012-2016 © 7seizh.info.